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jeudi 3 janvier 2019

La Fleur et le Jardinier

Il y a bien longtemps que je ne m'étais pas réveillée en pleine nuit, prise d'une inspiration subite et de l'envie pressante d'écrire une histoire. Quand ça arrive, il n'y a pas à hésiter, on rallume la lumière, on saisit un bic et un carnet, et on gratte le papier !

Voici donc une nouvelle histoire courte, sous forme de conte... J'espère qu'elle vous plaira et qu'elle vous inspirera à ne pas passer à côté des belles choses.

La Fleur et le Jardinier


Il était une fois un jardinier réputé pour cultiver les plus jolies fleurs qui soit. Il avait un jardin aux milles et une couleurs qu'il passait son temps à entretenir avec le plus grand soin. Il collectionnait avec fierté tous les titres de champion du monde d'horticulture depuis dix ans sur le rebord de sa cheminée.

Un jour en sortant de chez lui, il trouva sur son trottoir une fleur délicate qui poussait entre deux pavés. Ses pétales étaient doux comme de la soie, fragiles comme du cristal et bleus comme une mer agitée. Son parfum était enivrant comme le jasmin et tendre comme la rose. Il n'en avait jamais vue de pareille.

Alors il décida d'en prendre soin. Chaque jour il s'assurait qu'elle avait suffisamment d'eau et juste ce qu'il faut de soleil. Il posa quelques pierres autour d'elle pour éviter qu'on ne l'écrase par mégarde. Il lui disait des mots doux pour l'encourager à pousser et s'épanouir. Il envisageait même de la présenter au prochain championnat du monde.

Jusqu'au jour où il se piqua à l'une de ses épines. Furieux, il lui lança: "C'est comme ça que tu me remercies pour toute l'attention que je te porte?". Et à dater de ce jour, il décida qu'après tout, ce n'était qu'une fleur sauvage et pas une fleur de concours. Il cessa de venir la voir et retourna aux fleurs de son jardin.

La fleur était triste. Parfois, elle le voyait qui la regardait par la fenêtre et espérait qu'il reviendrait la voir, mais il détournait le regard. Une saison passa.

Le jardinier était déçu. Aucune de ses fleurs ne lui paraissait à la hauteur pour le championnat qui approchait. Parfois, il pensait à la fleur sauvage sur le trottoir, mais il se rappelait de sa blessure qui s'était infectée et chassait cette idée. Une autre saison passa.

Le championnat du monde arrivait à grand pas. Il ne parvenait pas à se décider. Finalement, le matin même, il se dit "Cette fleur sauvage est vraiment la plus belle. Et si elle m'a piquée, c'est parce que c'est une fleur. C'est elle qu'il me faut !".

Il prit son transplantoir et un joli pot de terre cuite, son meilleur terreau et sortit chercher la fleur bleue. Mais à la place il n'y trouva qu'un trou. 

Cette année-là, il fut placé second au championnat, devancé par un jardinier amateur qui avait déterré une fleur sauvage sur le bord d'un trottoir.

mercredi 23 décembre 2015

Contes de Noël : les résultats du concours

Chose promise, chose dûe : voici les résultats du concours de nouvelles !

Tout d'abord, merci à vous, mes chers lecteurs (et -trices, parce qu'après tout, vous êtes les plus nombreuses) d'être là et de me lire de temps en temps.  Merci aussi à Christopher Clyde et Héloïse G., les deux courageux participants à ce tout premier concours organisé par "C'est décidé, j'écris !".

Cadeau n° 1 : le recueil de nouvelles

Comme je vous l'avais promis, j'ai compilé les 3 contes de Noël (les deux participants ainsi que le mien). Et voici le résultat : un pdf de 19 pages que vous pouvez télécharger gratuitement en cliquant sur l'image ci-dessous. N'hésitez pas à le partager.

3 petits contes de noël - recueil de nouvelles - concours décembre 2015
Cliquez sur l'image pour télécharger

Cadeau n° 2 : tout le monde a gagné !

J'avais promis d'offrir une participation à l'un de mes ateliers d'écriture au grand gagnant. Etant donné qu'il n'y a eu que deux participants, je n'ai pas eu le cœur de les départager. Félicitations à Christopher Clyde et Héloïse G. ! Vous pouvez me contacter pour prendre possession de votre cadeau.

Je vous souhaite à tou(te)s un très joyeux noël et une année 2016 placée sous le signe de la créativité. J'espère vous retrouver toujours plus nombreux dès le mois de janvier, et surtout vous lire un peu plus souvent (parce que chacun de vos commentaires m'emplit de joie).



PS : vous me laisserez un petit commentaire pour me dire ce que vous en pensez ? Si j'organise encore un concours de ce genre, qu'est-ce qui vous donnerait envie d'y participer ?


vendredi 18 décembre 2015

Pourquoi je hais Noël les bus et les miroirs

Concours de Nouvelles / Conte de Noël - Pourquoi je hais Noël, les bus et les miroirs


Voilà. Ma production personnelle dans le cadre du concours de nouvelles sur le thème "Contes de Noël". Prise d'une inspiration subite, je l'ai écrite ce matin. Comme quoi, même si vous n'avez pas encore commencé, y a moyen ! J'attends vos textes avec impatience...

Si vous cherchez encore l'inspiration, voici quelques sources et techniques qui peuvent vous aider. Et si vous vous demandez comment créer une intrigue intéressante, cet article-là vous intéressera.

Bonne lecture et à vos claviers !

Pour lire sur Wattpad, cliquez sur la flèche ci-dessous à droite.


mardi 10 novembre 2015

Il faut toujours écouter maman

Voici une histoire courte, cela faisait longtemps... Vu que je suis en train de passer largement à côté de mon Nanowrimo, je me suis dit que je pouvais tout de même produire un peu de fiction, entre mes différents articles de blog et mes préparations d'ateliers...


Alors, vous en pensez quoi ? Si vous avez aimé Z comme, c'est un peu le même genre de twist.

samedi 6 juin 2015

Paris en bouteille

Celle-ci m'a été inspirée d'une scène dans un film avec Brad Pitt. Trouverez-vous lequel ?

mercredi 3 juin 2015

L'âge de raison

Une petite histoire toute mimi... Une amitié mise à l'épreuve des autres et du temps qui passe.

lundi 1 juin 2015

Z comme

Que font une vielle alcoolo et une ado rebelle au volant d'un mobilhome sur une route déserte ?

dimanche 31 mai 2015

À l'autre bout du fil

Celle-ci m'a été inspirée d'un scène du film "The Little Death", qui est assez rigolo, je dois dire...

L'histoire d'un ado qui passe ses mercredi après-midi au téléphone rose.

C'est un peu "olé olé", mais ça va, c'est pas du hardcore, non plus, hein ;)

La dernière cène

Voilà, je me suis enfin remise à écrire des histoires courtes. Seulement, cette fois, j'ai décidé de tenter de les publier sur une plateforme de partage de textes, Wattpad.

Voici donc la dernière en date, je publierai les autres bientôt.

Le pitch ? Le voici :

Deux amis d'enfances rivalisent d'originalité pour faire découvrir à l'autre les meilleurs restaurants. Jusqu'où va les pousser leur amour de la gastronomie ?

Bon appétit !

vendredi 28 février 2014

La belle endormie

Elle se réveilla brusquement, sans comprendre où elle était. Sans parvenir à ouvrir les yeux. Sans parvenir à faire le moindre mouvement. Elle avait déjà eu ce genre de rêves ou l'on rêve qu'on se réveille... Il se passe des choses, souvent mauvaises, on veut parler, bouger, se lever, mais on reste emprisonné dans son propre corps comme sous une chape de plomb.

Un autre craquement assourdissant. C'était un bruit similaire qui l'avait tiré de son sommeil.

Elle était prise d'angoisse et de panique, elle se débattait intérieurement pour se libérer. Elle appelait, pleurait, hurlait, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle avait la gorge si sèche que chaque déglutition lui donnait l'impression d'avaler du sable.

Elle entendait maintenant de nombreux autres sons. Comme des grattements, ou des frottements, parfois des coups... Et puis ce qui ressemblait à des voix, mais très lointaines et assourdies. Elle ne comprenait rien de ce qu'elles disaient. A l'intonation et au débit, elle devinait une sorte d'excitation. Instinctivement, cela l'effraya encore plus.

Elle était toujours enfermée dans son corps. Il fallait qu'elle reprenne possession de ses moyens. Faire abstraction de ce qui se passe autour d'elle et se concentrer sur la moindre parcelle de son corps pour en prendre pleinement conscience. A commencer par ses pieds. Elle tenta de remuer les orteils. La première tentative échoua. La seconde également. Ainsi que les suivantes. Mais elle essaya encore et encore et finit par remuer les deux gros orteils, de concert, au bout de ce qui lui sembla une éternité.

Les voix s'approchaient, elle commençait à distinguer les sons plus clairement. On aurait dit qu'ils parlaient une langue étrangère, mais elle ne la reconnaissait pas...

Il ne fallait surtout pas qu'elle se laisse déconcentrer... Ses orteils bougeaient. Maintenant les chevilles. Ce fut un nouveau combat contre elle-même. Et pendant qu'elle essayait vainement de bouger ses articulations, des bribes de souvenirs remontaient à la surface.  D'abord une profonde tristesse.

Les chevilles. Bouger les chevilles.

Elle se revoit debout dans sa chambre, un verre de vin lui échappe des mains et vient se briser en mille éclats sur les dalles. Elle s'effondre au sol en un hurlement.

Ca y est ! La cheville gauche a sursauté. Maintenant la droite...

Elle est à genoux et se jette de la terre sur la tête. Autour d'elle, des pleurs de femmes.

Les deux chevilles remuent maintenant, comme si ces souvenirs aidaient son corps à revenir à lui.

Poc ! C'était très proche, cette fois. Comme si on avait frappé à la porte. Une voix s'exclame, appelle les autres. Elle ne comprend toujours pas ces que ces hommes racontent. Ils sont étrangers, c'est sûr. Mais elle n'a jamais entendu ce dialecte avant.

Nouveau souvenir. Elle se revoit aux côtés d'un homme séduisant et sûr de lui. En posant son regard sur lui, elle ressent un amour profond et un respect sincère. Devant eux défilent des gens de tous les horizons. Elle a entendu de nombreux langages, mais aucun ne ressemblait de près ou de loin à celui de ces hommes. Il faut qu'elle parvienne à reprendre le contrôle, et vite ! Ils approchent. Elle doit être en mesure de fuir, ou de se défendre, ou de supplier, ou...

Ssshhhh... Un frisson vient tout juste de parcourir son échine ! Est-ce l'espoir ou l'adrénaline, mais à ce moment, elle se sent plus forte que tout les cauchemars emprisonnants du monde, et parvient à remuer les doigts, les poignets et même les coudes... C'est alors que sa main entre en contact avec une paroi dure et froide. Cette sensation... Un autre flash et elle comprend que l'homme qu'elle aimait est mort. Ce deuil...

Lumière aveuglante.

D'un coup, les voix excitées se sont tues et un silence de mort s'est abattu dans la pièce.

Elle ne voit rien. Est-ce parce que ses yeux refusent encore de s'ouvrir ou à cause de cette lumière horrible ? Mais elle peut les sentir. Ils l'ont trouvée. Ils ont l'air surpris, car aucun ne bouge. On dirait presque qu'ils retiennent leur souffle... C'est le moment ! Elle rassemble ses forces, pousse un hurlement et mets tous ses membres en action pour fuir aussi vite qu'elle peut.

Malheureusement, ses gestes son beaucoup trop lents. Elle voulait bondir sur ses jambes et se mettre à courir, mais tout ce qu'elle a réussit à faire, c'est lever les deux bras et la tête comme un bébé qui réclame sa maman. Ils vont l'attraper; elle est à leur merci.

Mais à sa grande surprise, alors qu'elle attend que leurs mains se referment sur ses poignets d'un instant à l'autre, c'est une scène tout autre qui prend vie sous ses yeux. Les hurlements fusent de toutes parts, les hommes prennent la fuite ventre à terre, laissant tomber avec fracas les armes qu'ils semblaient tenir en main. L'un d'eux s'effondre au sol, purement et simplement. Et bientôt elle se retrouve à nouveau seule. Elle en profite pour se glisser hors de son lit et pose les deux pieds à terre. Le sol est froid. Elle se déplace laborieusement, toujours aveuglée, les mains tendues en avant pour repérer les obstacles. Elle perçoit une odeur d'urine, sur sa gauche. Il semblerait que l'homme qui s'est effondré là n'est pas mort, mais s'est fait dessus. Elle sent son regard posé sur elle et les tremblements de sa respiration. De quoi ont-ils si peur ? Elle essaie de lui poser la question, mais les sons qui sortent de sa bouche ne sont pas compréhensibles. Comme si sa langue était endormie... L'homme s'évanouit à nouveau. Elle décide alors de poursuivre son chemin et de se trouver une cachette. Tâtonnant, elle trouve un mur, puis une ouverture dans ce mur, qui donne sur un couloir. Elle décide de fuir l'aveuglante lumière et de s'enfoncer dans les ténèbres, où elle trouvera une une cachette plus sûre, le temps que ces hommes se lassent de la trouver.

....

- Vous vous foutez de ma gueule, n'est-ce pas ?
-  Non, Monsieur, je vous assure... Elle était là, elle...
- Ce que vous essayez de me dire, c'est que vous avez perdu une momie vieille de 4500 ans ?
- Non, ce n'est pas ça, elle s'est...
- Comment ça "elle s'est..." ? Quoi ? Elle s'est quoi ?
- ... enfuie. Monsieur.

jeudi 15 janvier 2009

Espérance

"C'était l'anniversaire de Neo aujourd'hui. Nous avons fêté ça en mangeant une soupe gargantuesque, mélangeant toutes les sortes de légumes du jardin : pommes de terre, carrottes, radis, navets et même betterave.
Puis nous sommes allés à la rivière nous baigner. Son rire résonnait à des kilomètres à la ronde et faisait naître en moi des sentiments contradictoires. Je riais avec lui, mais à l'intérieur, des torrents de larmes me glaçaient le coeur. Combien ne donnerais-je pas pour que Sam soit encore là. Je suis si seule depuis qu'il nous a quitté.

Je me souviens encore de notre rencontre.

A une époque, il n'était pas rare pour nous de trouver d'autres humains, isolés ou en petits groupes, cherchant eux aussi à recréer un ersatz de société. En général, ils étaient étonnés de trouver un groupe aussi imposant et organisé que le nôtre. Cela leur donnait de l'espoir. L'espoir qu'un jour peut-être l'humanité parviendrait à reprendre pied.

Cela faisait des décennies que nous avions été forcés d'abandonner toute civilisation. Bien que n'ayant pas connu cette ère, je me souviens des histoires que nous contait ma grand-mère, qu'elle tenait elle-même de sa grand-mère qui avait connu le cataclysme. Elle disait que l'eau arrivait toute seule dans les maisons, et qu'on la faisait sortir d'un tuyau à la demande. Plus magique encore : elle sortait chaude, si on le désirait. Les gens ne se déplaçaient pas à pied, mais conduits par des boîtes métalliques qui se déplaçaient sans que l'on doivent les tirer ou les pousser. On recevait des nouvelles des autres tribus par une boîte à image qui montrait ce qui se passait ailleurs. D'ailleurs, les tribus à cette époque-là étaient non seulement beaucoup plus nombreuses, mais surtout beaucoup plus grandes. D'après elle, le monde était peuplé d'au moins cent mille fois notre tribu, peut-être même plus.

Puis elle racontait comment les humains avaient tout foutu en l'air avec leur civilisation. Elle racontait qu'il avaient acquis le pouvoir de faire exploser des montagnes plus vite et plus fort que si ç'avait été un volcan. Mais surtout, toutes leurs inventions magiques avaient des effets néfastes sur leur environnement et il n'en ont pas tenu compte. Ils détruisaient des forêts entières, créaient des plantes qui tuaient les insectes, asséchaient les rivières, faisaient disparaître des espèces entières d'animaux... Il paraît que vers la fin, certains ont tenté de réveiller les consciences et de faire marche arrière, mais il était trop tard. L'équilibre était déjà rompu, et une chose en entraînant une autre, c'est tout l'écosystème qui s'est effondré.

Les abeilles ont disparu. Ils ont bien essayé de mettre au point des systèmes artificiels de polénisation, mais ça n'a pas donné les résultats escomptés et une grande partie des espèces végétales a disparu à leur suite. C'est pas grave, nous créerons des plantes hybrides qui ne nécessitent pas de polénisation, se sont dit les humains. Ce qui a entraîné la disparition d'autres espèces d'insectes qui se nourrissaient de ce pollen, puis d'oiseaux et de rongeurs qui se nourrissaient de ces insectes, puis d'autres animaux qui se nourrissaient de ces oiseaux et de ces rongeurs...

Du jour au lendemain (ou peut-être que ça a pris dix ans), la famine régnait partout dans le monde. Les gouvernements sont tombés sous les révoltes populaires, les gens ont commencé à s'entretuer. Plus personne ne travaillait dans les fabriques, ni pour le bien de la communauté. De petits groupes commençaient à se former et pillaient tout ce qui tenait encore debout, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à piller. Alors les hommes sont devenus nomades. Les petits groupes se déplaçaient, croisant ça et là d'autres groupes. Parfois ils s'alliaient pour devenir un groupe plus grand et plus fort, ou alors ils se battaient jusqu'à ce qu'un des deux groupes ait obtenu la victoire. Auquel cas, le vainqueur s'emparait de tous les biens du vaincu, de ses femmes et de ses médecins aussi. Parce qu'un autre problème commençait à faire surface : la fertilité avait dramatiquement chuté. Les femmes qui avaient la chance de parvenir à être enceinte étaient à peu près sûres de le perdre avant terme. Les tribus qui disposaient d'un médecin avaient plus de chances de parvenir à sauver l'un ou l'autre nourrisson. Les femmes qui enfantaient étaient portées aux nues. Elles étaient de véritables trésors pour lesquels les hommes étaient prêts à sacrifier leur vie.

On aurait pu croire qu'à force de s'absorber les unes les autres, les tribus deviendraient de plus en plus grandes. C'est sans doute ce qui est arrivé dans un premier temps, mais très vite, la natalité n'a plus pu compenser les pertes dûes tant aux morts naturelles qu'aux combats.

Les combats n'ont alors plus étés nécessaires. Certaines tribus ont tout simplement disparus, les autres étaient trop contentes de pouvoir renouveler leur sang. Aux combats se sont substituées les orgies. Les rencontres d'autres tribus étaient si rares, que tous les hommes et femmes "matures" copulaient ensemble sans arrêt pendant quatre cycles. Celles et ceux qui ne voulaient pas s'y soumettre étaient tout simplement violés.

Malgré tout, les tribus se sont décimées. Pas seulement à cause de l'infertilité, bien sûr, mais les humains étaient devenus beaucoup plus vulnérables à toutes les maladies, et moins résistants à leur environnement. Et bientôt, nous ne croisâmes plus âme qui vive. Je suis née de la dernière orgie que ma tribu ait connue, et fut le seul fruit de cet ultime acte d'espoir. Nous avons arpenté les terres inlassablement, ne dormant pas deux nuits au même endroit si nous n'y étions pas obligés. Peu à peu, toutes les femmes de ma tribu ont passé l'âge d'enfanter. Plus aucune n'a donné d'enfant après ma naissance. Lorsqu'arrivèrent mes premières règles, tous les hommes de ma tribu s'y sont essayé, l'un après l'autre, nuit après nuit, cycle après cycle. Cela dura trois ans avant qu'ils n'abandonnent tout espoir. Ils étaient vieux, de plus en plus vieux. Il ne fallut plus longtemps pour que l'avant-avant-dernière génération ne succombe. L'avant-dernière génération, celle de ma mère, la suivit de près. Nous étions au bord de l'extinction quand il est apparu, tel le messie.

La nuit était tombée, nous nous étions arrêtés près d'une grotte et avions allumé un feu. Nous nous apprêtions à nous blottir les uns contre les autres quand un bruit de branche cassée nous a fait sursauter. Les plaines étaient silencieuses d'ordinaires, car nous étions les seuls à y faire du bruit. Mais ce bruit venait de l'extérieur de notre cercle, derrière nous.

Lorsque je l'ai vu, mon coeur s'est arrêté de battre. Il était beau comme un rayon de soleil après la pluie. Une larme perlait au coin de ses yeux bleus. Et alors que je notais ce détail dans mon esprit, je me rendis compte que moi aussi j'étais en train de pleurer. Attirés l'un par l'autre comme le soleil par l'horizon, nous sommes tombés dan les bras l'un de l'autre et nous sommes dévorés de baisers. Les autres nous ont regardé faire l'amour dans un silence lumineux d'espoir.

Il était le dernier de sa tribu. Il y avait donc bien d'autres tribus ! Cela faisait trois ans que sa mère, la dernière survivante avant lui, avait succombé à une blessure infectée qui lui avait rongé les jambes suite à une mauvaise chute. Depuis, ne pouvant accepter l'idée d'être le dernier homme sur terre, il avait erré dans l'espoir de rencontrer quelqu'un.

De notre amour est né Neo. Comme s'ils étaient rassurés par l'espoir qu'il leur avait rendu, les anciens de l'avant-dernière génération (je ne devrais plus dire comme ça, maintenant que Neo est là) nous ont quittés les uns après les autres, de vieillesse ou de maladie. Bientôt nous ne fûmes plus que trois.

Même alors, nous avons continué à avancer sur les chemins, franchissant vallées, rivières et montagnes, pour trouver la nouvelle étincelle qui nous permettrait de continuer à espérer. Car bien que nous fassions l'amour chaque jour, mon ventre n'accueillit plus aucun fruit.

Puis un jour nous avons trouvé cet endroit. Une maison, dont les anciens se servaient pour vivre, avant le nomadisme. Ils mangeaient dans leurs maisons, dormaient dans leurs maisons, faisaient l'amour et enfantaient dans leurs maisons... Elle était située en lisière d'une forêt, juste à côté d'une rivière. Cette même rivière dans laquelle Neo s'ébrouait gaiement ce matin encore.

Nous y avons vécu heureux. Nous avons réussi à réapprivoiser certains légumes, des racines principalement, dans un petit potager. Nous nous sommes fabriqué des meubles : un lit, une table, des chaises. J'ai même failli donner naissance à un second enfant. Malheureusement, la grossesse n'est pas arrivée à terme. J'ai accouché d'un enfant mort-né au bout de six mois. J'ai eu tellement de mal à l'accepter que j'ai feint qu'il était en vie, lui donnant le sein, le lavant et le berçant sans cesser un instant de pleurer. Sam a fini par me l'enlever, avant que je ne perde totalement la raison. Il disait 'Ce n'est pas grave, nous y sommes arrivés, ça a marché, ça marchera encore...'

Mais même s'il disait vrai, nous n'avons jamais pu le vérifier. Sam coupait du bois pour le feu, près de la rivière. Un arbre lui est tombé dessus, le coinçant sous l'eau. En entendant le bruit, j'ai accouru pour essayer de le sortir de là, mais c'était trop lourd. En entendant mes hurlements, Neo est sorti de la maison pour m'aider, mais rien n'y fit. Nous l'avons vu mourir sous nos yeux.

Nous avons longtemps pleuré dans les bras l'un de l'autre. Puis nous avons tenté de reprendre notre vie. Cela fait tout juste un an aujourd'hui. Nous n'y sommes pas vraiment arrivés. Nous n'y arriverons pas. Il y a quelques mois, des taches sombres sont apparues sur mes seins. Elles se sont étendues et recouvrent aujourd'hui mes bras, mes épaules, mon cou... Je me sens faible. Cette maladie a emporté de nombreux anciens des précédentes générations. Neo est trop jeune, il ne survivra pas seul sans moi. Ce que j'ai à faire, je dois le faire tant que j'en ai encore la force physique. Mais en aurais-je le courage ? Comment le lui expliquer ? Dois-je seulement le lui expliquer, ou le faire par surprise, dans son sommeil, pour qu'il ne se rende compte de rien ?"

Il déposa le parchemin et se mit à pleurer. Tout ce chemin parcouru, ces années d'errance... Il est arrivé trop tard. Il jeta un regard triste aux deux cadavres enlacés sur le lit et referma la porte sur eux, emmenant le témoignage poignant de cette survivante qui avait perdu l'espoir. Il le continuerait. Il conterait cette histoire à Lea, sa fille, pour qu'elle ne perde jamais espoir.

dimanche 29 avril 2007

L'instant

Du fond de son caniveau, Albert regardait le soleil poindre au travers du brouillard. Il faisait froid, et la rue était encore déserte. Dans quelques instants, les plus matinaux fonceraient tête baissée pour attraper qui un bus, qui un taxi. Cet instant où la nuit cède doucement la place au jour avait toujours été son moment préféré de la journée. L'instant où deux mondes se croisaient sans jamais se rencontrer. Lui appartenait autrefois au monde du soleil. Puis il avait été remercié, son conseil d'administration ayant décidé qu'il était temps d'injecter du sang frais dans l'entreprise qu'il avait lui-même édifiée, à la sueur de son front, sacrifiant son mariage et sa famille pour en faire un empire rapportant de confortables dividendes à divers fonds de pension.
Dans son ancienne vie, il appréciait déjà cet instant magique, au travers des vitres de sa tour de verre surplombant la ligne d'horizon. Il régnait alors un silence de cloître dans les bureaux, et ces précieuses minutes constituaient une introduction quasi religieuse à la journée qui débutait.
A l'époque, on ne parlait pas de golden parachutes. La fortune qu'il avait construite s'est vite effritée : il avait fait de nombreux investissements, payé des études universitaires et une maison à chaune de ses deux filles, puis sa femme l'a quittée pour l'un des administrateurs emportant la moitié des biens. Ne pouvant se résoudre à baisser le niveau de vie qui était le sien avant sa chute, il se retrouva en quelques années sans le sous. Jusqu'à ce jour fatidique de juillet où les huissiers étaient venus poser les scellés sur sa propriété. Il avait alors déjà revendu un bonne partie de ses biens pour rembourser ses créditeurs. La dernière chose dont il se sépara, ce fut cette toile de Monet qu'il conservait à l'abri de son coffre-fort. Il avait pu l'en extraire avant que les huissiers ne mettent la main dessus. Cela lui avait permi de vivre quelques mois à l'hôtel.
Il avait bien essayé de retrouver du travail, mais il était « trop qualifié ». C'était une façon polie de dire qu'il avait passé la date de péremption.
Il se souvenait de sa première nuit à la rue comme si c'était hier. Dans son beau costume Hermès, il s'était retrouvé à la porte de l'hôtel, sa valise à la main, se demandant quoi faire ensuite. Il ne pouvait se résoudre à demander l'aide d'un centre d'accueil pour sans abri. Habillé de la sorte, on ne l'aurait probablement pas accepté, d'ailleurs. Il se rendit à la gare, et décida de faire semblant d'attendre le train. Bien qu'il ait décidé de ne pas dormir, il s'assoupit, grelottant dans la nuit froide de novembre. Vers trois heures du matin, un vigile le secoua.
_ Monsieur ? Monsieur ? Vous ne pouvez pas rester là...
Sa valise avait disparu, et avec elle, les quelques pulls supplémentaires ainsi que le peu d'argent qu'il lui restait pour manger les prochains jours.
Il a fini par connaître tous les endroits où dormir, apprendre à se battre pour obtenir un coin à l'abri, accepter de ranger son orgueil de côté pour mendier sa pitance, encaisser les regards pleins de mépris des passants, se contenter du peu d'hygiène qu'offrent les toilettes publiques pour essayer de garder un visage humain...
Et cette nuit, alors qu'il squattait de vieux cartons entassés entre deux containers, une bande de voyous en mal de sensations s'est défoulée sur sa pauvre carcasse à coups de barres à mines, de chaînes des voitures et de coups de poings américains. Les injures pleuvaient autant que les coups, et les minutes semblaient durer des heures.
Il gisait dans une marre de sang, l'un de ses yeux avait quitté son orbite et pendait lamentablement sur sa joue. Les os de sa machoire étaient en miettes, ainsi que ses côtes, ses clavicules, les os de ses bras et trois de ses vertèbres. Il n'était plus que douleur.
Alors que la nuit s'en allait presque comme en s'excusant, et que le jour n'osait pas encore s'avacer, il profitait une dernière fois de cet instant magique qu'il avait fait sien.
Un cri perçant déchira l'athmosphère. Une executive women venait de tomber sur le spectacle macabre. Coup de fil, attroupement, sirènes... Les mots qui lui sont adressés se parviennent pas jusqu'à lui. Le froid a envahi son corps, remplaçant avantageusement la douleur. Le premier rayon du soleil perce les nuages, Albert rend son dernier souffle. Si son visage n'était défiguré, on y verrait un sourire triste planer...

dimanche 14 mai 2006

Le chant magnétique

Plus personne ne croit aux sirènes de nos jours... Il existe bien des représentantes du sexe féminin que l'on pourrait qualifier de "mi-femme, mi-thon", mais rien à voir avec les créatures de légende qui faisaient la terreur des marins, il n'y a encore pas si longtemps.

...Et pourtant.

J'ai entendu parler du témoignage d'un type qui aurait vu une véritable sirène, quelque part en Indonésie, il y a un an de cela. Il affirme qu'il a failli y laisser sa peau.

Théo et David étaient amis d'enfance. Et depuis la fin de cette tendre époque, ils avaient pris l'habitude de se retrouver chaque année pour un voyage un peu exceptionnel, "entre potes", histoire de retrouver le goût de l'aventure et des cabanes dans les bois qui avaient jalonnés leurs jeunes années. L'organisation du voyage était prise en charge une année sur deux par l'un des deux compères, et restait une surprise pour le second. Chaque année, c'était un peu l'escalade pour tenter d'étonner l'autre et de trouver les activités ou les destinations les plus farfelues.

Cela avait commencé il y a quinze ans de cela : Théo le premier avait proposé, au terme de leur première année d'études, qu'ils suivaient dans des universités différentes, de se retrouver le temps d'un week-end à la campagne. Faute de moyens et aussi parce que l'idée leur plaisait bien, ils optèrent pour le camping sauvage. L'année d'après, David emmena Théo dans un voyage en stop jusqu'à Marseille. Suivirent un séjour dans une maison soit-disant "hantée", une semaine dans un ancien bagne, un mois dans un kiboutz, un safari, un stage à Cap Canaveral, un trip en Islande, etc.

Cette fois, c'était au tour de David. L'an passé, Théo avait tapé fort avec son séjour d'une semaine perchés dans les cîmes des arbres de la forêt amazonienne, en compagnie d'une tribu aborigène qui ne posait jamais un pied au sol. David avait dû se creuser la cervelle pour trouver quelque chose d'au moins aussi impressionnant. Mais il avait réussi. L'idée n'était pas tout à fait de lui : il avait vu une publicité pour un séjour organisé sur une île déserte. "Robinson Life" que ça s'appelait. Mais il avait voulu pousser le réalisme un peu plus loin : à quoi ça sert d'être un robinson "encadré" ? Le croustillant de l'histoire n'est-il pas justement l'angoisse de ne pas savoir ce que nous réserve le lendemain ? Il a donc organisé lui-même son voyage. L'Indonésie, avec ses 13.000 îles dont la plupart son inhabitées, lui semblait une destination idyllique. Il prépara consciencieusement leur naufrage : après avoir réservé deux nuits dans une boutique-hôtel à Lombok, il avait déniché un petit bateau à voile, presque une barque, qui ne payait pas de mine. Ils avaient embarqué un matin à l'aube et avaient pris la direction du nord est pour descendre un peu plus vers les petites îles. Puisque c'était supposé n'être qu'une expédition d'un jour, Théo et lui n'avaient emporté que quelques vivres, de l'eau pour la journée, leur matériel de snorkling et un T-shirt de rechange. Le bateau avait été loué avec son matériel de pêche : canne à pêche rudimentaire, harpon rouillé, un filet dont on aurait dit qu'il était plutôt fait pour attrapper les papillons et une petite hache, sans doute destinée à dépiauter les gros poissons... Il y avait aussi une paire de rames, au cas où le vent ferait défaut. David avait quand-même prévu une petite pharmacie en cas de pépin, et son couteau de plongée. Arrivés au large d'un chapelet d'îles plus minuscules les unes que les autres, il s'empara de la hache et commença à frapper la coque. Théo ouvrit grands les yeux de frayeur.

_ Mais qu'est-ce que tu fous ? T'es complètement fou?!?

L'eau commençait à s'infilter. David lui jeta un regard plein de malice en claironnant avec un grand sourire :

_ C'est ici que l'aventure commence !

Théo, connaissant son vieil ami, eut directement un éclair de compréhension. En moins de deux, il avait rassemblé ses affaires, enfilé son gilet de sauvetage et jeté un regard circulaire sur le bateau pour détecter tout objet qui pourrait leur être utile. L'eau leur arrivait maintenant au niveau de chevilles.

_ On pourrait au moins tenter de rejoindre cette île avec le bateau ? J'écope et tu rames... proposa Théo avec sang-froid. Si on n'y arrive pas, avec un peu de chance on sera au moins dans les eaux moins profondes et on pourra revenir chercher du matériel dans l'épave...

_ Si tu veux, répondit David, toujours le sourire aux lèvres. Et il commença à pagayer joyeusement, pendant que Théo s'évertuait tant bien que mal à évacuer l'eau à l'aide d'un seau.

Mais au bout de cinq minutes, le bateau était devenu trop lourd, il n'avançait presque plus. Ils durent abandonner la partie et rejoignirent la rive la plus proche à la nage. Théo avait eu un éclair de génie en suggérant de se rapprocher de l'île, car les fonds étaient effectivement peu profonds à cet endroit.

Arrivés sur la plage, Théo se retourna sur David et explosa :

_ T'es vraiment un grand malade ! Tu te rends compte que personne ne sait où nous sommes et que nous n'avons aucun moyen de contacter des secours ?
_ C'est justement ça, l'aventure ! Où serait l'intérêt si nous savions d'avance comment nous en sortir ? Là, on va pouvoir expérimenter la vraie survie, pas un erzatz de Robinson made in Club Med...
_ Bon ben moi, pour commencer, je vais retouner à l'épave pour récupérer ce qui est récupérable, avant que le courant n'ait tout emporté.
_ Excellente idée ! Pendant ce temps, je vais tracer un grand "HELP" sur la plage, comme dans le film avec Tom Hanks.

_ Cet imbécile est mort de rire, rumina Théo en se dirigeant vers les vagues.

A la nuit tombante, ils avaient fait le tour de l'île, déterminé l'endroit de la plage d'où ils avaient le plus de chances d'être aperçus par un beateau de passage, ramassé du bois à l'aide de la petite hache qui avait servi à percer la coque et construit un abris de fortune avec la voile que Théo avait eu beaucoup de mal à ramener de l'épave. Ils s'apprêtaient à allumer un grand brasier pour qu'on puisse les repérer de loin.

_ T'as du feu ? demanda Théo.
_ Ben non, tu sais bien que je ne fume pas.
_ Mais sachant ce que t'allais faire, t'aurais pu au moins prévoir le coup, non ?
_ Oué mais justement, c'est pas drôle si tout est prévu d'avance, je n'ai emmené que le matériel que j'aurais pris pour une excursion normale d'une journée, pour faire plus "réaliste".
_ Je t'en foutrais du réaliste, moi. Non mais qu'est-ce qui t'es passé par la tête ? Comment on va faire, je te le demande ?
_ Te tracasse pas, je les ai vus faire à la télé. Tu prends trois bouts de bois, une ficelle et hop ! Le tour est joué.
_ Eh ben je te laisse faire alors, puisque c'est toi le spécialiste. Je voudrais bien voir ça...

Du coup, ils passèrent leur première nuit sans feu.

Le lendemain, David décida d'aller à la pêche pendant que Théo tenterait d'allumer un petit tas d'herbes séchées à l'aide de son masque de plongée. Le succès fut au rendez-vous. Dès qu'il vit la fumée, il déposa précautionneusement son tas d'herbes sur un tas de brindilles, sous un échaffaudage de petit bois, lui même sous une pyramide de bûches récoltées la veille. Le tout forma un magnifique brasier, qui se consummait très rapidement. Théo se rendit compte qu'il lui fallait très vite réapprovisonner le feu et qu'ils n'auraient pas assez de bois. Il entreprit donc de faire un sérieuse réserve.

Pendant ce temps, David profitait de la vue magnifique qu'offrait le récif : poissons clowns, poissons scorpions, anémones, étoiles de mers, tortues géantes,... toute cette faune sous-marine l'emplissait d'admiration et il ne parvenait pas à se résoudre à en tuer un. C'était trop beau. Au bout d'une heure, il revint sur la plage, où il trouva Théo en train de constituer une montagne artificielle en bois, juste à côté d'un feu qui crépitait doucement.

_ T'es décidément un génie, comment tu as fait ?
_ Comme il fallait. Et toi, tu n'as rien trouvé ?
_ Ben si, ça grouille de vie là-dedans, si tu voyais comme c'est magnifique... Mais je n'ai pas eu le courage de foutre tout ça en l'air avec mon harpon. Tout est si paisible là-dessous...
_ Mais putain ! J'ai vraiment l'impression que tu ne réalises pas une seconde dans quelle merde tu nous a fourrés. Personne ne sait où nous sommes, des îles comme celles-ci, il en existe des milliers dans le coin. Chez nous, ils n'attendent pas notre retour avant quinze jours et c'est pas à l'hôtel qu'ils vont se tracasser de notre absence. C'est bien simple, si on ne bouffe pas, on crève, connard !

Théo était vert de rage. Tout ce que cet abrutit avait fait depuis le début de cette aventure, c'était de percer la coque du navire dans lequel ils étaient tranquillement occupés à faire une jolie petite promenade exotique. Leur réserve d'eau potable était déjà presque épuisée. Leur casse-croûte de la veille, bien qu'emballé dans un sac en plastique, avait pris l'eau. Bref, ils n'avaient rien mangés depuis 24 heures et n'auraient bientôt plus rien à boire et dieu sait pour combien de temps ils allaient restés coincés ici. Il fallait agir.

Il se souvint vaguement d'un truc qu'il avait appris chez les scouts pour transformer de l'eau salée en eau potable : il lui fallait un seau, un récipient plus petit qui entre dedans, et qu'il stabiliserait à l'aide d'une pierre, un sac en plastique et un petit caillou. Il posa la bouteille dont il avait coupé le goulot dans le fond du seau métallique qu'il avait récupéré de l'épave, rempli le seau d'eau de mer tout autour de la bouteille (c'est là que la pierre est importante, pour éviter que la bouteille ne se renverse), recouvrit le tout à l'aide du sac en plastique qui avait autrefois contenu leur pique-nique, le maintint avec des noeuds et posa un petit caillou en son centre, afin de provoquer une pente en son millieu, qui pointe vers la bouteille. L'eau de mer, en s'évaporant, devrait laisser son sel dans le fond du seau et former des goutelettes sur le plastique, qui retomberaient ensuite dans la bouteille, déchargées de leur sel. Pourvu que ça marche...

A la fin de l'après-midi, il avait obtenu un peu d'eau non salée, chaude et pas très bonne, mais c'était mieux que rien. Ce qu'il n'avait pas pensé, c'est qu'il valait mieux faire bouillir ce genre d'eau avant de la consommer. Il furent tous les deux pris de coliques abominables pendant la nuit. Le lendemain, il réitéra l'expérience, mais cette fois, veilla à faire bouillir l'eau.

Ils en étaient à leur quatrième jour. Leur feu tenait bon et ils allaient régulièrement chercher du bois pour l'alimenter. Aujourd'hui, un crabe était littéralement venu se proposer au menu. Ils n'en avaient fait qu'une bouchée. Ils n'avaient plus échangé beaucoup de paroles depuis l'échec de la pêche, la veille. Théo avait repris le flambeau et avait lui-même été pêcher quelques coquillages.

Cette nuit-là, David se réveilla en sursaut. Il lui avait vaguement semblé entendre quelque chose. Théo s'était réveillé lui aussi, et semblait tout aussi hébété. Ce n'était donc pas un rêve.

_ Toi aussi, tu as entendu ?
_ Je sais pas, j'ai entendu un truc, je croyais que c'était dans mon sommeil. On aurait dit une sorte de mélodie. C'est peut-être des baleines ou des dauphins...
_ Chut, écoute !

Tous deux tendaient l'oreille pour essayer d'entendre ce son étrange à nouveau, mais ils n'entendirent plus rien. Ils se rendormirent.

Un peu plus tard, la même nuit, la mélodie se fit entendre à nouveau, un peu plus précise et plus lancinante. Cette fois, aucun des deux ne put refermer l'oeil de la nuit. Ils se prirent à attendre la prochaine apparition de cette voix mystérieuse. Car il s'agissait bien d'une voix, ils en étaient sûrs maintenant. Ils n'avaient plus échangé un mot depuis des heures. Le chant devenait à chaque fois plus puissant. Il se répétait à intervalle régulier, disons toutes les demi-heures environ.

Bientôt ils se retrouvèrent debout sans même réaliser qu'ils s'étaient levés. Ils se dirigeaient tous deux à présent vers ce qui leur semblait être l'origine du son : l'écume qui froufroutait un peu plus loin, là où la faible lumière qui émanait encore des braises rougies cédait le pas aux ténèbres.

Ils n'étaient plus vraiment conscients de ce qu'ils faisaient. Le reflet de la lune dans les replis de la mer dessinaient dans leurs esprits embrumés des formes psychédéliques où ils devinaient des scènes érotiques : ici deux femmes enlacées dans un corps à corps sensuel, là un couple partageant des caresses d'amour, ... Déjà l'eau tiède léchait leurs pieds dans leur va et vient languissant.

C'est alors qu'un oursin leur sauva la vie. Les aiguilles venimeuses s'enfoncèrent profondément dans la plante du pied gauche de Théo. La douleur fulgurante le ramena immédiatement à la réalité, et ce qu'il vit le glaça d'effroi. Une chose indescriptible, une horreur sans nom, se dirigeait droit sur eux... Enfin, sur David en premier, qui l'avait devancé un peu. La chose ne semblait être qu'une bouche immense, pleine de dents dont on voyait pendouiller les reliefs de ce qui devait être un précédent repas : des bouts de chair putréfiés dont il préféra ne pas essayer de deviner s'ils étaient humain ou non. Cette chose nous attendait patiemment, l'étrange mélodie continuant à s'échapper du gouffre qui lui servait d'orifice buccal, persuadée qu'elle était de son pouvoir hypnotique.

_ David, casse-toi de là ! hurla Théo à plein poumons.

David tourna vers lui un regard surpris. La bête, ayant compris que ses proies étaient en passe de lui échapper, fonça droit sur celle qui était la plus proche. Dans un sursaut de lucidité, Théo, malgré la douleur qui pulsait déjà dans sa jambe et remontait vers sa hanche, se jeta en avant pour attraper le bras de David et tira en arrière de toutes ses forces. Tous deux trébuchèrent et tenèrent de rejoindre la sécurité de la plage à quatre pattes. Ils sentirent un souffle glacé leur envelopper les chevilles, mais ne pouvaient se retourner pour regarder ce qui s'apprêtait à les dévorer vifs.

Alors qu'ils s'attendaient à ressentir des lames affûtées lacérer leurs jambes, la mélodie s'arrêta net. Ils avaient rejoint la sécurité du halo lumineux. Leur coeur battait à tout rompre. Quand David se rendit compte que la dernière flamme vacillait, il eut la présence d'esprit de relancer le feu en y ajoutant une bûche et un peu de petit bois. La lumière vive semblait chargée de magie. Ils se sentaient en sécurité, comme sous un bouclier thermique, invisible mais impénétrable.

Le soleil finit par se lever sur cette nuit d'horreur. Le pied de Théo était enflé, la fièvre s'était emparée de lui. Il délirait maintenant. David, qui n'osait plus s'approcher de l'eau, même si à la lumière du jour elle semblait paisible et inoffensive, épuisa toutes les réserves d'eau potable pour soulager le mal qui le rongeait.

Soudain, une créature sortit de l'eau. David poussa un cri d'horreur.

_ Du calme, qu'est-ce qui vous prend de hurler comme ça ?

La fille portait un bikini turquoise, son masque de plongée relevé sur son front et des palmes aux pieds, elle avait l'air interloquée par l'image qui s'offrait à elle : un garçon allongé, fiévreux, et un autre garçon penché sur lui, occupé à lui éponger le front, à côté d'un feu mourant.

Absorbé qu'il était par les soins qu'il prodiguait sans relâche à son ami, David n'avait pas vu le yacht lâcher l'encre à quelques encablures de leur petite île. La fille dû ramener le canot de sauvetage pour les faire monter à bord : ils ne supportaient pas l'idée de mettre un pied dans l'eau. Théo délirait. Il n'était pas capable de pronconcer une phrase censée. Ses élucubrations se transformaient parfois en hululements sordides, parfois en sanglots déchirants.

C'est sur le chemin les menant à l'hôpital que David m'a raconté leur histoire...

samedi 29 avril 2006

Sacrée Yvette !

Yvette est une adorable "petite vieille" comme on dit. De beaux cheveux blancs, qu'elle ramène en un chignon discret et élégant, encadrent son visage illuminé en permanence d'un large sourire. Les pattes d'oie au coin de ses yeux donnent à son regard pétillant une touche de douceur supplémentaire. Très digne dans ses jolis tailleurs en tweed, elle a de l'allure et porte ses quatre-vingt deux ans avec une classe incomparable. Toujours un mot gentil pour ceux qu'elle rencontre, ceux qui la côtoyent la considèrent comme un exemple de bonté.
Une fois par semaine elle passe aider le père Georgin à mettre un peu d'ordre dans son église : changer les cierges, vider le tronc, remettre les carnets de chants en ordre,...
Veuve d'un riche entrepreneur, elle a hérité d'une fortune confortable. Elle partage désormais son temps entre son club de bridge, l'église, ses arrières petits-enfants et le shopping.

Mais Yvette a un vice...

Elle adore voler, chipper, piquer des trucs dans les magasins. Cela lui procure un sentiment d'excitation qui la met en joie. Même si elle ne manque de rien, Yvette ne peut résister à empocher ici un chocolat, là une pince à épiler,... Ce dont elle rafole par dessus tout, c'est parvenir à voler au nez et à la barbe des caissières, dans les présentoirs à bonbons. Ou mieux : des cigarettes ! Elle ne fume pas, mais ils font tant d'efforts pour éviter qu'on ne les vole, avec leur présentoirs qui s'ouvrent sur demande... Alors souvent, elle en profite pendant qu'une personne devant elle se sert pour en prendre un ou deux paquets, qu'elle refile à la sortie à un vagabond qui fait la manche.

Cette manie l'a prise peu après le décès de son époux, Robert, il y a maintenant deux ans de cela. Au début, elle s'est bien interrogée sur les raisons qui la poussaient à faire cela, mais n'y trouva pas de réponse satisfaisante et laissa tomber la question. Jamais elle n'osa se confier directement au père Georgin, c'est pourquoi elle se confesse désormais deux fois par semaine : l'une chez le père Georgin, et l'autre dans une paroisse un peu plus éloignée, où elle ne connait personne.

Un jour qu'elle sortait de cette seconde confession, tête baissée et au petit pas de course, comme à son habitude, elle entra en collision avec un homme qui se déplaçait à l'aide d'une canne et le renversa.

_ Mon Dieu ! Je suis vraiment navrée, lui dit-elle tout en l'aidant à se relever. Je ne vous avais pas vu, j'étais...
_ Pressée, d'après ce que j'ai pu voir, lui répondit-il sur le ton de l'humour. Ce n'est rien, ne vous en faites pas. Ce vieux corps rabougris en a vu bien d'autres et qui plus est, puisque cet incident me permet de faire la rencontre d'une jolie dame, qu'il soit béni !

Yvette senti ses joues rosir sous la surprise du compliment. Pour ne pas laisser filtrer son trouble, elle enchaîna l'air de rien.

_ Vous êtes sûr que ça va ? Oh regardez-moi ça... votre manche s'est un peu décousue à l'épaule. Si vous permettez, je vais vous réparer ça sur le champ. J'ai toujours du fil et une aiguille sur moi.
_ Non, non, ce n'est pas la peine, je vous assure.
_ Ah mais si, j'insiste !
_ Bon, si vous insistez, je ne peux pas lutter. Mais ne restons pas ici, voulez-vous ? Pourquoi ne pas en profiter pour s'installer autour d'une bonne tasse de thé ? Je connais un salon à deux pas d'ici où ils servent d'excellentes tartes aux pommes.

Et c'est ainsi qu'Yvette fit la connaissance de son nouvel ami. Coïncidence ou non, il s'appelait Yvon. Veuf lui aussi, il avait été matelot dans la marine anglaise à l'âge de seize ans, pendant la seconde guerre mondiale. Il s'était engagé volontairement en Grande Bretagne car il était trop jeune que pour qu'on l'accepte au pays. Après la guerre, il avait travaillé dans l'usine de son père et lorsque le moment fut venu, il en devint le patron avec ses deux frères. Il eu une femme charmante qui lui donna trois beaux enfants avant de mourir d'une trombose à l'âge de 54 ans.

Yvon avait un don pour raconter les histoires. Elle l'écouta parler deux heures durant lors de cette première rencontre, alors que le reprisage de l'épaule décousue ne lui prit que quinze minutes. Ils convinrent de se revoir le dimanche suivant, à la même heure.

Yvette se surprit à décompter les jours, impatiente qu'elle était de l'écouter encore. Le dimanche après-midi devint leur jour officiel de rendez-vous. Vu de l'extérieur, le spectacle était adorable. La tenancière du salon de thé qui hébergait leurs amours naissantes adorait les voir arriver l'un après l'autre, dans leurs plus beaux atours, le rose aux joues et le regard impatient. Rosaline, car c'est ainsi qu'elle s'appelle, en tenait d'ailleurs un compte-rendu hebdomadaire à ses amies du club de lecture. Plusieurs d'entre elles l'avaient poussée à en écrire une histoire.

Puis un jour, Yvon ne fut pas au rendez-vous. Depuis deux ans que durait cette relation, ça n'était jamais arrivé. Après l'avoir attendu près d'une heure, en se trouvant toutes les excuses possibles (il a reçu une visite impromptue, il s'est plongé dans une lecture prenante qui lui a fait oublié l'heure, ...), Yvette dû admettre ce que son coeur savait déjà. Elle ne reverrait jamais plus Yvon. C'est alors que les larmes se mirent à couler. Elle se rendit compte que depuis leur rencontre, elle n'avait plus jamais ressenti le besoin de voler, car les papillons qui voltigeaient dans son ventre dans l'attente du dimanche étaient bien suffisants. Elle se rendit compte qu'elle n'avait jamais songé à l'embrasser mais qu'aujourd'hui elle donnerait n'importe quoi pour être dans ses bras. Elle se rendit compte que bien qu'elle se soit interdit toute pensée impure, elle aurait voulu se donner à lui. Et les larmes coulaient, coulaient. Rosaline tenta bien de la consoler mais devant tant de tristesse elle était impuissante. Elle raccompagna Yvette chez elle, l'aida à se déshabiller et à se mettre au lit. Yvette pleurait toujours. Rosaline promit de passer le lendemain matin pour lui apporter le petit déjeuner. Ce qu'elle fit.

Mais personne ne répondit à ses coups de sonnette, et ce fut son tour de pleurer.

jeudi 6 avril 2006

Je suis un enzyme glouton

Comment se réveille-t-on un matin, transformée en enzyme glouton ?

C'est vrai, j'avais tendance au grignotage impulsif ces derniers temps. Mais ce matin, au réveil, le monde autour de moi avait changé : tout était gigantesque, je ne parvenais pas à trouver la sortie de la couette qui m'écrasait. Il m'a fallu escalader mon oreiller pour atteindre enfin l'air frais du dehors. La table de nuit avait des airs d'Empire State Building au sommet duquel les chiffres 07:03 iradiaient leur lumière rouge.

Alors que j'avais encore du mal à desceller mes yeux (mais était-ce encore des yeux ? Il me semble ne plus avoir vraiment de paupières... seulement une espèce de gélatine gluante qui obscurcit ma vision), mon regard se posa sur mes mains. Ou plutôt, mon absence de main. Je n'avais pas de pieds non plus. J'avais du mal à appréhender la forme qu'avait pris mon corps : on aurait dit un agglomérat d'excroissances verdâtres et mouvantes.

J'aurais dû attrapper la nausée à la vue de ce que j'étais devenue... Mais j'avais faim ! A mesure que je prenais conscience de mon changement, mon appétit grandissait. Sur l'oreiller où je me trouvais encore, une petite flaque graisseuse attira mon attention : il s'agissait apparemment d'un peu de cérumen. A l'oeil nu, quand on a une taille normale, on ne se rend même pas compte de ce phénomène, mais en dormant l'oreille écrasée conte un coussin, un peu de cette matière cireuse se dépose sur la taie. J'étais effrayée par ce que je ressentais en ce moment : je salivais ! Enfin, si on peut appeler ça comme ça... En fait, je suintais plutôt, étant donné que je n'avais pas de bouche. Je me suis approchée de cette flaque de cérumen et me suis vautrée dedans pour m'en repaître. J'étais à la fois dégoûtée par ce que j'étais devenue et excitée par le festin qui m'attendait encore : ici un peu de morve, là une coulée de bave,...

Lorsque je sortis enfin de cet affreux cauchemar, une seule idée m'obsédait :
"Je ne veux pas devenir un enzyme glouton !"

C'est décidé : demain, je me mets au régime !

mardi 4 avril 2006

Victime de la mode

Mélanie ne peut pas résister à une bonne promo... Quand elle reçoit dans sa boîte aux lettres une offre "exclusive" en provenance de La Redoute, Yves Rocher ou le Grand Livre du Mois, elle s'empresse de faire son choix. Elle aime remplir les cases du bon de commande, même si elle ne l'envoie pas : elle préfère commander par internet, c'est plus immédiat. Et si il y a des trucs à coller dessus, c'est encore mieux ! C'est à peu près aussi jouissif pour elle que de remplir un quizz ou un test de personnalité dans un de ses magazines féminins favoris.

Elle craque pour le moindre cadeau : un plaid hideux qu'elle n'utilisera jamais, une bague digne d'un oeuf Kinder, une mini-radio-lampe-de-poche, ...

Ses coordonnées sont reprises dans toutes les banques de données les plus vendues, elle collectionne les cartes de fidélité, chaque mois une nouvelle société de vente par correspondance essaye de lui vendre ses produits.

Son facteur la hait. Elle reçoit chaque semaine des tonnes de courrier publicitaire, des catalogues, des colis, ... Il ne parvient jamais à tout mettre dans sa boîte aux lettres, elle ne répond pas quand il sonne, il doit repasser plusieurs fois, ...

Dernièrement, elle a commandé une cure d'amincissement miraculeuse. Le colis était énorme : on aurait dit une caisse de déménagement ! A l'intérieur : des gélules à prendre une demi-heure avant de manger, des substituts de repas, des patchs minceur, un gel anti-cellulite, un appareil à palper-rouler, un livre de recettes et un CD d'auto-hypnose. Si avec ça, elle ne perd pas ses 12 kilos superflus... Ce qui est sûr, c'est qu'elle y a au moins perdu 852,50 €, payés comptant.

Et le facteur, lui, y a perdu la vie... Dans le journal, un entrefilet décrivait les faits en ces quelques mots :

"Tué pour 852,50 €
Un facteur, qui venait d'encaisser l'argent d'une livraison, s'est fait
lâchement assassiner d'un coup de couteau dans le ventre, alors qu'il rentrait
au bureau de Poste à la fin de son service. Des témoins de la scène ont expliqué
avoir vu une bande de jeunes l'encercler avant de commencer à le malmener. On ne
sait comment les événements se sont enchaînés, ni ce qui a pu pousser l'un des
jeunes à sortir son couteau. Toujours est-il que tout d'un coup, le facteur
s'est écroulé. Le coup de couteau, probablement donné par simple haine puisque
le facteur avait déjà donné tout l'argent dont il était en possession, a touché
le foie. Le temps que les secours parviennent sur les lieux du crime,
l'hémorragie était trop avancée et les médecins ne purent que retarder le décès,
qui survint peu après son admission aux urgences."

dimanche 2 avril 2006

Un simple professeur

Demain est un grand jour. A 65 ans, Mathieu reçoit le prix qui récompense sa carrière, sa vie. Pendant toutes ces années, il a enseigné avec toute la passion dont il était capable les lettres à des milliers d'étudiants, il a consacré le reste de son temps à sa communauté, à s'occuper de sa mère. L'enseignement et le partage du savoir furent son sacerdoce. Sa récompense : donner le goût de l'écriture à l'un, élargir la vision étroite de l'autre, faire tomber un a priori,...

Et demain, il doit recevoir un prix. Un prix pour toute une vie. Ses pairs vont l'encenser, il y aura de beaux discours très émouvants, un bon repas, et des centaines de gens pour l'honorer. On dirait un peu une oraison funèbre à laquelle il aurait la chance d'assister de son vivant.

Mathieu n'arrive pas à trouver le sommeil. Il n'a pas réussi à mettre un point final à son discours. Comment accepter ce genre de prix ? Comment dire merci sans paraître ronflant ? Comment traduire une si longue et si enrichissante expérience en un tout petit discours de 3 minutes ?

"Merci. Merci à vous tous d'être ici ce soir. Il n'y a pas de mots pour vous dire l'émotion qui est la mienne aujourd'hui. "


Non, non. Banal, plat, déjà entendu...

"Je ne sais que vous dire. Tout cela me semble tellement excessif."


Non, définitivement non. Ca sonne comme de la fausse modestie.

"Je n'irai pas par quatre chemins. L'honneur que vous me faites aujourd'hui est tout simplement..."


Grrrr... Bon, il n'y a plus qu'à se résigner. De toute évidence, rien de bon ne sortira plus ce soir. Mathieu s'endormit en espérant que le lendemain serait plus prolifique.

Et il ne put jamais le vérifier. Dans la rubrique nécrologique, on a pu lire que ce professeur émérite rendit son dernier souffle dans son sommeil, à quelque heures de la soirée de consécration de sa carrière. Pour son oraison funèbre, les centaines d'invités au dîner de gala avaient fait le déplacement, accompagnés de centaines d'autres amis, voisins, famille, anciens élèves. Les discours furent émouvants et élogieux, avec certains accents de consécration pour certains.

vendredi 31 mars 2006

L'odeur des livres

Des innombrables pièces de cet immense édifice, c'est la bibliothèque qui fascine le plus Ernie. Celui que les habitués surnomment avec tendresse "Ernie le gentil" en raison de son léger handicap pourrait passer des heures à la tombée de la nuit, lorsque seuls les stagiaires et quelques avocats consciencieux font encore du zèle, à traîner entre les rangées de livres.

Attaché à l'entretien du Palais de Justice depuis 22 ans, Ernie en connaît le moindre recoin par coeur. Il pourrait nettoyer les marches du grand escalier les yeux bandés; il pourrait reconnaître les portes de chacune des différentes chambres du tribunal sur un enregistrement sonore rien qu'au grincement que produisent leurs charnières respectives; il pourrait vous dire sans réfléchir le nombre de carrelages que contient la salle des pas perdus;...

Un soir, un stagiaire préparait sa toute première plaidoirie qui devait avoir lieu le lendemain matin. Il était déjà passé 22h. Malgré l'interdiction de manger dans la bibliothèque, les reliefs d'un sandwiche entammé côtoyaient les piles de livres derrière lesquelles l'avocat en herbe planchait depuis des heures. Encore plein de conviction, le jeune pro deo craignait que son client ait à souffrir de son manque d'expérience. Ce dernier risquait une peine de trois ans de prison pour avoir envoyé un type à l'hôpital. Mais selon ses dires, le type en question avait bien mérité son sort : il avait tenté de violer la soeur du prévenu. Histoire classique : sortie en boîte de nuit, le grand-frère surveille sa soeur du coin de l'oeil. Quand il la voit disparaître au fond de la salle, il part à sa recherche. Il la retrouve dans la cour arrière, occupée à se débattre, allongée par terre sous le poids d'un grand gaillard qui lui baillonnait la bouche d'une main et fouillait dans sa culotte de l'autre. Son sang n'a fait qu'un tour. Il a ramassé une barre de fer qui se trouvait là, parmi l'amoncellement d'ordures que des propriétaires peu regardants avaient déposés au fil des ans, et s'était jeté sur l'agresseur avec une rage incontrôlée. Résultat des courses, quand les sorteurs alertés par les cris de la soeur affolée sont parvenus à le maîtriser, le violeur gisait inconscient sur le sol ensanglanté, machoire fracturée, arcade explosée, fracture ouverte du radius, de la clavicule, plusieurs côtes cassées,...

Ce client avait des circonstances atténuantes, clairement. Mais à l'heure actuelle, le jeune avocat ne se sentait pas tout à fait à l'aise et aurait aimé trouver l'une ou l'autre jurisprudence pour étayer son discours. Il veut obtenir l'acquittement. Cela faisait des heures qu'il séchait sur le sujet, fouillant dans les archives, parcourant de long en large les rayons kilométriques. Alors qu'il était plongé dans un gros volume de droit pénal, un bruit sourd à côté de lui l'a fait sursauter. Ernie venait de déposer sur sa table trois ouvrages qu'il n'avait pas encore repérés lors de ses recherches. A plusieurs endroits, des pages étaient cornées. Dans un large sourire, Ernie lui dit : "Vot' juge y s'ra sensible à ça, pour sûr !" Puis il lui tourna le dos et s'en alla.

Le lendemain, en sortant du tribunal, le pro deo était confiant. Il avait senti qu'il avait marqué des points au moment où il avait sorti son atout. La jurisprudence d'Ernie, appuyée d'une bonne documentation, avait fait mouche.

Alors qu'il patientait aux côtés de son client, attendant le verdict du juge, il eut une pensée pleine d'affection pour Ernie le gentil. Comment diable ce simple technicien de surface avait-il pu savoir ?

Quand ils furent rappelés à l'intérieur, il ne vit pas qu'Ernie s'était glissé dans le fond de la salle. Il ne vit pas non plus son visage se fendre encore plus largement que d'habitude en entendant le verdict du juge.

"Acquitté !"

jeudi 30 mars 2006

C'était un accident...

Un stupide accident.

Elle avait la tête ailleurs, plongée dans des pensées de la plus haute importance : son frigo dont les derniers occupants étaient des yaourts zéro pourcent périmés et un restant de pizza qu'il ne valait mieux plus manger, les poubelles qu'elle avait oublié de sortir la semaine dernière, son tailleur qu'elle devait aller chercher chez le teinturier et sa commande de La Redoute qui l'attend depuis plus d'une semaine au point de livraison...

Il se sentait en pleine forme ce matin et bien décidé à se tenir à sa nouvelle résolution. Il s'était offert un vélo tout neuf le week-end dernier. Une promo du Carrefour. La hausse du prix de l'essence et des chiffres sur sa balance l'avait décidé à entreprendre une réforme de son mode de vie, qui avait commencé par l'achat d'un beau vélo.

Elle rentrait du boulot, connaissait ce chemin par coeur, aurait pu le parcourir les yeux fermés...

Il rentrait du boulot, les écouteurs de son Ipod enfoncés dans les oreilles, avec Fat Slim Boy à fond pour lui donner le rythme...

Crissement de pneux. Freins qui geignent. Fracas de tôle froissée. Le temps s'arrête.

Son coeur s'arrête de battre. Le bruit la tire brutalement de ses pensées quotidiennes. Lorsqu'elle parvient à reprendre son souflle et à réaliser ce qui s'est passé, elle s'arrête pour aller voir les dégâts et proposer son aide. Un cycliste s'arrête à sa hauteur. "Quel stupide accident ! " Une camionnette arrivant un peu vite s'était rendu compte un peu tard que la voiture qui la précédait était en fait stationnée en double file.

Attablés devant un thé à la menthe, sur la terrase du café qui faisait le coin, juste devant l'endroit où ils s'étaient rencontrés un an plus tôt, Emilie et Mathieu se rappelaient ce "stupide accident" en souriant quand Mathieu sortit de sa poche un petit objet métalique. C'était une voiture miniature. Un Vito, comme cette camionnette qui avait provoqué L'Accident. Sur ses flancs, comme un logo commercial, les initiales E&M entremêlées. "Ouvre..." Emilie dû s'y reprendre à deux fois pour parvenir à ouvrir les minuscules portières arrières de la Vito. Ce qu'elle découvrit à l'intérieur lui embua le regard. Elle leva vers lui des yeux humides et ne parvint pas tout de suite à articuler le mot qu'il attendait de tout son être, comme en témoignait la goute de sueur qui perlait sur sa tempe.

"Oui !"

mercredi 29 mars 2006

Regarde d'un peu plus près...

Eh, pssst! Viens voir... Plus près, oui. Regarde. Là. C'est plein de petites bêtes qui grouillent dans tous les sens. Elles ont l'air occupées, hein ? Elles n'arrêtent pas de construire : des endroits pour parquer leurs petits, des réseaux de communication, des gardes-manger,... Oh, t'as vu ? Elles se battent, là. C'est marrant. Et celles-là, qu'est-ce que tu crois qu'elles font ? On dirait qu'elles se reproduisent. T'imagines ? Elles ont carrément des endroits rien que pour ça où elles ne font que ça, jour et nuit. C'est fascinant, je trouve. C'est vraim... Merde! J'ai dérapé, j'ai été foutre mon doigt dans ce truc bleu mouillé, là...

Le 26 décembre 2004 à 00 h 58 GMT (7 h 58 min 50 s heure locale à Jakarta et Bangkok) a eu lieu au large de l'île indonésienne de Sumatra (3,3° N, 96° E) un séisme d'une magnitude de 9,0 sur l'échelle ouverte de Richter, d'après l'Institut géologique américain (USGS).
Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Tremblement_de_terre_du_26_d%C3%A9cembre_2004