dimanche 29 avril 2007

L'instant

Du fond de son caniveau, Albert regardait le soleil poindre au travers du brouillard. Il faisait froid, et la rue était encore déserte. Dans quelques instants, les plus matinaux fonceraient tête baissée pour attraper qui un bus, qui un taxi. Cet instant où la nuit cède doucement la place au jour avait toujours été son moment préféré de la journée. L'instant où deux mondes se croisaient sans jamais se rencontrer. Lui appartenait autrefois au monde du soleil. Puis il avait été remercié, son conseil d'administration ayant décidé qu'il était temps d'injecter du sang frais dans l'entreprise qu'il avait lui-même édifiée, à la sueur de son front, sacrifiant son mariage et sa famille pour en faire un empire rapportant de confortables dividendes à divers fonds de pension.
Dans son ancienne vie, il appréciait déjà cet instant magique, au travers des vitres de sa tour de verre surplombant la ligne d'horizon. Il régnait alors un silence de cloître dans les bureaux, et ces précieuses minutes constituaient une introduction quasi religieuse à la journée qui débutait.
A l'époque, on ne parlait pas de golden parachutes. La fortune qu'il avait construite s'est vite effritée : il avait fait de nombreux investissements, payé des études universitaires et une maison à chaune de ses deux filles, puis sa femme l'a quittée pour l'un des administrateurs emportant la moitié des biens. Ne pouvant se résoudre à baisser le niveau de vie qui était le sien avant sa chute, il se retrouva en quelques années sans le sous. Jusqu'à ce jour fatidique de juillet où les huissiers étaient venus poser les scellés sur sa propriété. Il avait alors déjà revendu un bonne partie de ses biens pour rembourser ses créditeurs. La dernière chose dont il se sépara, ce fut cette toile de Monet qu'il conservait à l'abri de son coffre-fort. Il avait pu l'en extraire avant que les huissiers ne mettent la main dessus. Cela lui avait permi de vivre quelques mois à l'hôtel.
Il avait bien essayé de retrouver du travail, mais il était « trop qualifié ». C'était une façon polie de dire qu'il avait passé la date de péremption.
Il se souvenait de sa première nuit à la rue comme si c'était hier. Dans son beau costume Hermès, il s'était retrouvé à la porte de l'hôtel, sa valise à la main, se demandant quoi faire ensuite. Il ne pouvait se résoudre à demander l'aide d'un centre d'accueil pour sans abri. Habillé de la sorte, on ne l'aurait probablement pas accepté, d'ailleurs. Il se rendit à la gare, et décida de faire semblant d'attendre le train. Bien qu'il ait décidé de ne pas dormir, il s'assoupit, grelottant dans la nuit froide de novembre. Vers trois heures du matin, un vigile le secoua.
_ Monsieur ? Monsieur ? Vous ne pouvez pas rester là...
Sa valise avait disparu, et avec elle, les quelques pulls supplémentaires ainsi que le peu d'argent qu'il lui restait pour manger les prochains jours.
Il a fini par connaître tous les endroits où dormir, apprendre à se battre pour obtenir un coin à l'abri, accepter de ranger son orgueil de côté pour mendier sa pitance, encaisser les regards pleins de mépris des passants, se contenter du peu d'hygiène qu'offrent les toilettes publiques pour essayer de garder un visage humain...
Et cette nuit, alors qu'il squattait de vieux cartons entassés entre deux containers, une bande de voyous en mal de sensations s'est défoulée sur sa pauvre carcasse à coups de barres à mines, de chaînes des voitures et de coups de poings américains. Les injures pleuvaient autant que les coups, et les minutes semblaient durer des heures.
Il gisait dans une marre de sang, l'un de ses yeux avait quitté son orbite et pendait lamentablement sur sa joue. Les os de sa machoire étaient en miettes, ainsi que ses côtes, ses clavicules, les os de ses bras et trois de ses vertèbres. Il n'était plus que douleur.
Alors que la nuit s'en allait presque comme en s'excusant, et que le jour n'osait pas encore s'avacer, il profitait une dernière fois de cet instant magique qu'il avait fait sien.
Un cri perçant déchira l'athmosphère. Une executive women venait de tomber sur le spectacle macabre. Coup de fil, attroupement, sirènes... Les mots qui lui sont adressés se parviennent pas jusqu'à lui. Le froid a envahi son corps, remplaçant avantageusement la douleur. Le premier rayon du soleil perce les nuages, Albert rend son dernier souffle. Si son visage n'était défiguré, on y verrait un sourire triste planer...

jeudi 26 avril 2007

Un ennemi de poids (8)

Quand Rousseau débarqua au poste, la grosse horloge qui surplombait les portes battantes menant aux bureaux marquait 7h32. Benedetti l'y attendait déjà, les cernes creusés et le regard angoissé. Ses coups de fils matinaux n'avaient rien donné. Outre la famille et les amis, il avait également appelé les compagnies de taxi, qui n'avaient embarqué personne correspondant au signalement de Vera cette nuit-là. Le restaurant était fermé, bien entendu, mais il était parvenu à trouver le téléphone du patron. Ce dernier se souvenait bien du départ de la jeune femme à la robe rouge, c'était aux alentours de 23 heures, et elle était seule. A sa connaissance, elle n'avait pas passé de coup de fil depuis le téléphone du restaurant.
_ Je ne peux pas m'empêcher de songer à ce taré qui était dans les rues, hier soir...
_ Si ta théorie sur l'obésophobe est juste, elle ne devrait rien risquer, adorable comme elle est...
_ Tu ne l'as plus vue depuis le mariage, elle a pris quelques kilos. Bien sûr elle est toujours sublime, mais je ne sais pas à quel point les critères de ce malade sont stricts.
_ Bon, reprenons depuis le début. Tu m'as dit qu'elle était où ?
_ Au Palais Vénitien, sur l'Avenue des Coteaux. Si elle avait prévu de rentrer à pied, deux choix s'offraient à elle : prendre le chemin le plus court en suivant le Boulevard Rimbeau, puis l'Avenue des Cerisiers, ou alors longer la plage en prenant la promenade pour piquer ensuite sur l'Avenue du Parc.
_ Mmmh... Cette deuxième option semble plus bucolique, si l'on veut terminer la soirée agréablement en profitant de la brise, tu ne crois pas ?
_ C'est bien ce qui m'inquiète. Ce trajet la rapproche du quartier où l'on a retrouvé notre étripé, hier soir.
Il appuya ses dires en pointant une carte de son index rongé jusqu'au sang. Il avait tracé les deux itinéraires au fluo, celui de la plage en orange, l'autre en vert. Et au gros marqueur rouge, il avait fait une croix à l'endroit où l'étripé avait été déposé. Cette croix était effectivement dangereusement proche du secteur de l'itinéraire orange...
_ Bon sang, j'espère que tu te trompes. Mais imaginons un instant que tu aies vu juste, cela nous donnerait au moins une direction dans laquelle chercher. Qu'est-ce qui se trouve dans le prolongement de l'axe ?
_ Le centre commercial, les quartiers à discrimination positive et, plus loin, les beaux quartiers des collines.
_ Le genre de quartiers où l'on conduit des décapotables rouges ?
_ Ca dépend de la décapotable, mais y a des chances, oui... Je demande à Williams de me sortir la liste de toutes les décapotables rouges.
_ Attends au moins qu'il soit 8 heures, je te rappelle que lui non plus n'a pas beaucoup dormi cette nuit... Sur ce, je vais nous faire du café.

*

A plusieurs reprises, il avait sorti son matériel d'intervention, dessiné sur son corps les découpes envisagées, mais jamais il ne parvenait à être satisfait du résultat. Il la lavait alors entièrement afin d'effacer les vilaines traces qui zébraient sa peau et rangeait son matériel pour le ressortir quelques dizaines de minutes plus tard et recommencer.
Sa tension commençait à monter. Il maugréait en-dedans contre cette femme qui venait bouleverser ses plans et remettre en cause ses convictions.
Une fois il l'avait même giflée. La dose de sédatifs qu'il lui avait injectée l'empêcha de réagir ou même de sentir ce qui lui arrivait, mais de crainte qu'un vilain hématome ne vienne gâcher ce doux visage, il s'empressa de poser un cool-pack sur la joue ainsi attendrie.
(à suivre...)

mercredi 25 avril 2007

Un ennemi de poids (7)

Vera se réveilla avec un mal de crâne carabiné. Des bribes de souvenirs remontaient à la surface de sa conscience. Elle se souvenait d'être montée dans cette belle décapotable aux côtés d'un homme séduisant qui se proposait de la ramener chez elle. En dépit de toute l'éducation qu'elle avait reçue et de l'amour qu'elle éprouvait pour Guillaume, elle avait trouvé excitant de se faire draguer de la sorte et avait accepté de monter dans la voiture d'un inconnu comme pour faire un pied de nez au gâchis de cette soirée d'anniversaire de mariage ratée.
L'homme en question... Comment avait-il dit qu'il s'appelait ? David ? Dany ?... Daniel ! C'est ça... Ou quelque chose comme ça... Daniel avait une conversation très agréable. Il n'avait cessé de la flatter et fit montre d'une grande indignation lorsqu'elle lui avait brossé le tableau désastreux de la soirée qu'elle venait de passer. Il avait les manières d'un gentleman, c'est pourquoi une fois de plus, quand il lui proposa de réparer cela avec une bouteille de champagne au bord de la plage, elle envoya ballader les conseils de sa maman et accepta, non sans une pensée coupable pour son mari occupé à travailler, peut-être à risquer sa vie... Pour se rassurer, elle tenta de se convaincre que cela ne l'engageait à rien, qu'elle agissait juste en femme libre et maîtresse de son destin.
Alors qu'elle tentait de reconstituer le puzzle des événements qui l'avait amenée ici, elle se posa pour la première fois la question de savoir où était cet ici exactement... Une mélodie qu'elle semblait reconnaître sans pouvoir mettre un nom dessus emplissait l'atmosphère. Peut-être était-ce son imagination ?Elle essaya d'ouvrir les yeux, mais elle n'y parvint pas. Alors qu'elle tentait de prendre conscience de son corps, elle ne comprit pas tout de suite la position qu'il avait prise. Elle était allongée légèrement sur le côté, un genou quelque peu remonté et un bras replié par dessus sa tête inclinée. L'image que ces impressions formaient dans sa tête donnait un résultat absurde et grotesque. Le brouillard s'épaissisait à nouveau dans sa tête. Le moindre mouvement semblait constituer un effort hors de sa portée. Elle replongea dans un sommeil profond comme un candidat à la noyade abandonne son combat contre les flots.

*

Il venait d'ajouter quelques gouttes de sédatif dans son baxter, car elle avait bien failli se réveiller. Cela faisait quelques heures qu'il n'avait pu se résoudre à la quitter des yeux. Il ne comprenait pas ce qui le fascinait chez elle. Elle avait pourtant ces bourrelets qui lui faisaient horreur, ces petits doigts boudinés, ces chevilles trop fortes, ces bras tout potelés et le début d'un odieu double-menton. Cependant, il y avait quelque chose de différent chez elle... En temps normal, il se serait déjà précipité sur son scalpel, voyant tel un styliste de génie quelle amélioration en ferait un pièce sublime, parfaite.
Mais depuis l'instant où il l'avait aperçue dans la lumière des réverbères, elle l'intriguait. Il répugnait encore à utiliser le terme beauté à son égard, mais elle dégageait quelque chose qu'il ne parvenait pas à identifier. Il avait le sentiment que son intervention pourrait être plus néfaste qu'utile, cette fois... Pris d'un élan de romantisme incontrôlable, il l'avait précautionneusement dénudée afin de la faire poser telle Rose dans Titanic. Ce faisant il n'avait pu s'empêcher de respirer l'odeur de sa peau. Il avait poussé le vice jusqu'à parcourir du bout des doigts son corps ainsi offert, partant à la découverte de ses courbes, goûtant à la chaleur de l'intérieur de ses cuisses, à la douceur du creux de ses seins, à la dureté de ses petits mamelons rosés... Etait-ce pour faire durer le plaisir ou par crainte de la souiller, il n'avait pas voulu la pénétrer malgré l'érection qui le tiraillait.
Il s'assit alors en face d'elle, faisant tourner Céline Dion en boucle, pour la regarder encore et encore et tenter de comprendre ce qui la rendait différente...

*

Quand Guillaume rentrait tard, comme ça, il veillait toujours à faire le moins de bruit possible pour éviter de réveiller Vera. Il était près de cinq heures du matin, elle devrait se réveiller dans peu de temps pour aller ouvrir la plage et ne serait pas capable de se rendormir s'il la réveillait maintenant. Il avait donc pris l'habitude de se déshabiller dans le couloir sans allumer la moindre lumière. Il se glissa nu dans les draps frais, se réjouissant d'avance du contact agréable de leurs deux corps. Lorsque sa main ne trouva que le vide là où devait se trouver Vera, il alluma aussitôt sa lampe de chevet pour que ses yeux lui confirment ce qu'il savait déjà : Vera n'était pas là !
Il fut pris d'un instant de panique en pensant qu'elle n'avait pas répondu à son coup de fil, plus tôt dans la soirée... Sans prendre la peine d'enfiler un peignoir, il descendit dans le salon pour voir si elle ne s'était pas endormie devant la télévision. Personne... Il consulta le répondeur : pas de message. Son portable : pas de message non plus... Cela ne lui ressemblait pas. Et lui, comme un imbécile, qui l'avait laissée rentrer seule en pleine nuit. Quel con !
Il appela aussitôt l'hôpital, pressentant que cela ne servirait à rien, et en effet... Personne correspondant à l'identité ni même à la description de Vera n'avait été admis.
Il appela Rousseau... Une voix pâteuse lui répondit à l'autre bout de la ligne.
_ T'es pas bien d'appeler à cette heure-ci ? Pourquoi tu vas pas dormir avec ta femme, je croyais que t'étais pressé de la retrouver...
_ Parce qu'elle a disparu...
_ Comment ça ?
_ Elle n'est pas rentrée à la maison, n'a pas laissé de message, n'a pas été admise à l'hôpital et...
_ Holà holà holà ! Tu veux dire que t'as déjà appelé l'hôpital et tout ? Tu crois pas que t'exagères un peu ? T'es sûr qu'elle est pas juste allée dormir chez sa mère, sa soeur ou une copine parce qu'elle te râle dessus pour la soirée gâchée ?
_ Si c'était le cas, je suis sûre qu'elle m'aurait laissé un message incendiaire pour me l'expliquer. C'est pas son genre de partir sans rien dire. S'il lui arrive quoi que ce soit, je me flingue ! C'est moi, le connard qui l'ai laissée rentrer toute seule en pleine nuit.
_ Panique pas, on va la retrouver, suis sûr qu'elle est pas bien loin et qu'elle va très bien. Ecoute, je te propose d'attendre deux ou trois heures, que les gens normaux soient réveillés, et ensuite, tu appelles son carnet d'adresses. Si personne ne l'a vue ni entendue, on lance les recherches, ok ?
_ Ok, t'as sans doute raison, désolé de t'avoir réveillé. Bonne nuit...

Incapable de se rendormir ou de penser à autre chose, il fit d'abord les cent pas dans son salon, déambulant nu comme un vers puis, au bout de cinq interminables minutes, se jeta sur le petit carnet rouge qui était supposé contenir les coordonnées de leurs proches. Il se rendit vite compte qu'il n'était pas vraiment à jour. Il se souvint alors qu'ils avaient fait une liste bien plus complète pour leurs invitations de mariage. Il fonça dans son bureau et alluma l'ordinateur. Après une première sélection de noms, il opéra un tri basé sur la distance et passa son premier coup de fil à 5h37.

*


(à suivre...)

vendredi 13 avril 2007

Un ennemi de poids (6)

Benedetti venait de terminer d'interroger les trois ambulanciers. Ils ne lui apprirent pas grand chose, si ce n'est que, entre deux syncopes, le type n'arrêtait pas de répéter inlassablement qu'il promettait de maigrir. Lorsqu'ils étaient arrivés sur place, il était assis par terre, adossé contre un banc public, les jambes repliées en lotus. Apparemment, c'était également ainsi que l'avait retrouvé le flic qui avait passé l'appel. Ce dernier avait eu la sage idée de l'empêcher de bouger. Ses intestins répandus de part et d'autre de son ventre proéminent fumaient encore légèrement, ce qui signifiait que tout s'était déroulé très vite.
Un des trois infirmiers avait dû passer tout le trajet avec sa main dans l'abdomen de la victime afin de contenir une hémorragie. En effet, la lame avait perforé l'oesophage juste un peu au dessus de l'estomac et sectionné plusieurs veines alentour. Ca avait l'air de faire marrer les deux autres compères qui se foutaient de la gueule du troisième, visiblement un « bleu » en période de stage. Celui-ci n'avait pas fière allure : il était encore pâle comme un linge.

De retour dans la salle d'attente où il avait rendez-vous avec Rousseau et Williams, Benedetti repensait à ce que lui avait dit l'infirmier numéro deux à propos de la position de la victime. Etait-ce un indice sffisant pour lui permettre d'affirmer qu'il s'agissait bien de son homme ? Certes, il avait énoncé cette théorie sur les gros, ce matin. Mais les autres victimes étaient mortes, alors pourquoi laisser celle-ci en vie ? Un témoin ? Peut-être comptait-il sur une intervention moins rapide des services de sécurité qui aurait permis à la victime de succomber faute de soin ?

Il en était à ce stade de ses réflexions lorsque Rousseau fit irruption dans la salle d'attente.
_ Bon allez, on va se prendre un café : la matinée va être longue... Il entre à peine en réa, on va pas pouvoir lui parler tout de suite. Vous allez me raconter ce que vous avez trouvé.
_ OK, je vous rejoins. Je vais juste appeler ma femme pour qu'elle ne s'inquiète pas. Je sais qu'elle n'arrive pas à s'endormir quand je suis de sortie la nuit.

En face l'hôpital, il y avait un café ouvert vingt quatre heures sur vingt quatre. Le « White Blues ». Le patron aimait les jeux de mots débiles et les vieux chanteurs de blues comme B.B. King, Muddy Waters ou John Lee Hooker. Sa clientèle variait en fonction des heures : personnel médical aux heures de fin de service, visiteurs dans la journée... Mais à quatre heures du matin, ils étaient à peu près seuls. Williams et Rousseau entrèrent les premiers, pendant que Benedetti appelait sa femme dehors depuis son portable. Ils n'étaient pas assis depuis une minute que ce dernier les rejoignit.
_ Elle ne répond pas. Je suppose qu'elle s'y est faite, finalement. Ou alors que je présume de sa dépendance... dit-il en haussant les épaules, un sourire forcé au coin des lèvres.

Williams n'avait pas récolté grand chose à l'endroit où l'on avait retrouvé la victime. Les gars de la scientifique étaient occupés à analyser ses vêtements en quête de fibres ou substances spécifiques qui pourraient les aider à identifier d'où elle vient, ainsi que le contenu de la poubelle qui se trouvait à proximité du banc. Aucun témoin direct, bien entendu. Mais un vagabond affirmait avoir vu une décapotable rouge plus ou moins à cette heure-là, plus ou moins dans ce quartier, qui remontait plus ou moins vers le nord... Autant dire qu'il avait plus ou moins vu tout ce qu'on voulait, tant qu'on l'écoutait et qu'on lui servait du café, qu'il n'hésitait d'ailleurs pas à allonger avec un peu du contenu de la petite fiole qu'il gardait amoureusement dans le revers de sa veste pouilleuse.

_ Qu'est-ce que t'en penses, Benedetti ? l'interpella Williams.
_ Hein ? ...Quoi ? Pardon, tu peux répéter ?
_ Je disais : à l'heure actuelle, aucune preuve formelle ne relie ce crime à nos autres victimes, mais mon flair me dit que c'est la même odeur nauséabonde qui entoure ces affaires. Je me demandais juste si tu avais la même impression... Tu n'as pas l'air dans ton assiette, mon vieux. Tu as peur que ta femme soit partie rejoindre son amant, désespérée de ne pas te voir rentrer ? Bah, t'inquiète... Tu pourras te rattraper : j'ai vu l'une ou l'autre infirmière plutôt mignonne à qui ton charme n'avait pas échappé.
_ Déconne pas avec ça. On fêtait notre premier anniversaire de mariage ce soir. Je suis pas inquiet, j'étais juste distrait... la fatigue sans doute.
_ Alors pourquoi t'arrête pas de reluquer l'écran de ton portable. T'attends pas qu'elle te rappelle, peut-être ?...
_ Fous-lui la paix, Williams. Benedetti, fais-nous un topo de ton entrevue avec l'équipe de secours.

Il s'exécuta. Il avoua qu'il avait eu les mêmes interrogations que Williams au sujet du lien possible avec les affaires en cours. Ils en sauraient sans doute plus après avoir pu interroger l' « étripé » comme ils l'avaient vilainement surnommé.
En repassant par l'hôpital après avoir ingurgité quatre cafés serrés et la moitié du juke boxe du « White Blues », l'infirmière en chef leur fit comprendre qu'ils ne pourraient sans doute pas interroger la victime avant cet après-midi.
_ Bon, OK. Relâche, les gars. Rentrez chez vous, dormez un peu, douchez-vous et revenez ici pour midi.

(à suivre...)

mardi 20 mars 2007

Un ennemi de poids (5)

Il était content de lui... Ne venait-il pas de faire montre d'une générosité remarquable ? Remontant tranquillement le boulevard, capote baissée, il jeta un oeil dans le rétroviseur pour croiser son propre regard et se lancer un clin d'oeil.
_ Tu sais que t'es pas mal, toi ?
C'est vrai, c'était un beau geste, ce qu'il venait de faire... La preuve qu'il n'était pas un horrible bourreau sanguinaire cherchant à torturer ses victimes, mais bien quelqu'un de censé, qui s'était fixé pour mission d'embellir le monde.
Si ce gros plein de soupe parvient à maigrir sans son aide, alors tant mieux ! Le principal, c'est qu'il maigrisse et cesse de constituer une agression visuelle pour les gens normaux qui l'entourent.
De la pitié ? Non, bien sûr que non, ce n'était pas de la pitié... La pitié est un sentiment pour les faibles. Non, c'était purement et simplement de la bonté d'âme. C'est ça, de la bonté d'âme... Car rien ne sert d'être beau à l'extérieur si l'on n'est pas beau à l'intérieur. Maintenant qu'il avait atteint une quasi-perfection physique, il allait commencer à travailler sa beauté intérieure.

Il en était à peu près à ce stade de réflexion lorsque ses pensées furent interrompue par la vue d'une silhouette qui s'écroula sur le trottoir. Il arrêta brusquement la voiture.
_ Ca va, mademoiselle ? Vous vous êtes fait mal ?

C'était une femme habillée d'une robe rouge trop dénudée pour ses bras potelés. On pouvait déceler qu'elle serait jolie sans son double-menton naissant et ses kilos superflus.
_ Ca va aller, je vous remercie, répondit-elle en se relevant. Ne vous inquiétez pas pour moi, j'ai juste trébuché sur ces stupides pavés et... oh non ! Pas mon talon, merde ! Oups, excusez-moi, je ne devrais pas jurer comme ça.

Elle avait une voix agréable.
_ Ce n'est rien, je vous comprends. Et vous alliez loin comme ça ? Je peux vous déposer quelque part, peut-être ?
_ Oh non, vous êtes gentil, j'habite à deux pas d'ici. Je voulais juste profiter un peu de l'air frais de la soirée... Mon mari m'attend à la maison.
_ Votre mari ? Suis-je bête, j'aurais dû remarquer l'alliance... Excusez-moi de vous avoir appelé Mademoiselle, tout à l'heure. Toutefois, si je puis me permettre, comment cela se fait-il que votre mari ne soit pas avec vous pour profiter de l'air de cette soirée ?
_ Il ne... Il n'en avait pas envie. Maintenant, si vous permettez, je vais me remettre en route, il va finir par s'inquiéter.
_ Bien sûr, mais m'autoriseriez-vous à insister une dernière fois ? C'est que je m'en voudrais qu'il vous arrive quelque chose. Une jolie jeune femme comme vous, seule dans la rue à cette heure si tardive, et à pieds nus qui plus est ! Une mauvaise rencontre est si vite arrivée... Avouez que vous faites une proie ...facile.

Il avait failli dire tentante.

_ Vous êtes gentil, mais ma maman m'a interdit de monter dans la voiture d'un inconnu, dit-elle avec le sourire.

Elle avait un sourire charmant, malgré ses joues trop rebondies.
_ Vous avez tout à fait raison, je n'insiste pas plus. Mais permettez-moi de vous regarder tourner le coin afin de m'assurer qu'au moins il ne vous arrive rien jusque là.
Il lui décocha son plus beau sourire, histoire de marquer des points...

_ Si vous voulez... En tous cas, merci pour votre sollicitude et bonne fin de soirée. Au revoir.

Elle prit ses chaussures en main, c'étaient des sandales aux talons vertigineux fermées par une fine lanière à la cheville, et s'éloigna en lui faisant un signe de la main. Cette fille au moins savait user des bons artifices pour amincir ses mollets trop volumineux.

_ Bon, maintenant on va voir si mon charme agit toujours. Si elle passe le coin, je laisse tomber...

Tout en s'éloignant du cabriolet, Vera éprouvait une drôle de sensation. Ce gars-là était clairement en train de la draguer... Ca lui faisait une impression bizarre dans le ventre. Un peu comme au moment de passer à la caisse, quand elle piquait dans les magasins à l'adolescence. Elle ne pouvait pas éprouver ce genre de sensations, non, ce n'était pas normal. Elle fêtait son deuxième anniversaire de mariage, ce soir, bon sang ! Seule, d'accord, mais ce n'était pas de la faute de Guillaume.

Encore quelques pas et elle atteindrait le coin de la rue. Elle se surprit à imaginer d'accepter l'invitation du bel inconnu. Ce n'est jamais que pour la raccompagner jusque chez elle, à trois blocs d'ici. Un flash lui traversa l'esprit : elle se voyait en train de faire l'amour avec lui à l'arrière de la cabrio, face à la mer sur les hauteurs des collines avoisinantes. Elle secoua la tête en se traitant d'idiote et de femme indigne et accéléra le pas.

Au moment où elle allait passer le coin, il changea d'avis et se dit qu'il ne pouvait pas la laisser partir. Il redémarra son moteur au moment précis où elle se retourna dans sa direction. Elle était à cinquante mètres de lui, mais il devinait l'expression que portait son visage : hésitante et tentée, honteuse et timide... Bingo ! Son charme ne l'avait finalement pas laissé tomber. Décidément, il ne regrettait pas ses interminables entraînements face à la caméra.

_ Quelle imbécile ! Qu'est-ce que tu es en train de faire ? se demanda-t-elle, tortillant nerveusement une mèche de ses cheveux en voyant la voiture s'approcher. Oh, et puis zut ! Je me fais juste raccompagner jusque chez moi par un galant homme dans une jolie voiture : il n'y a pas de mal à se faire du bien, tout de même !

*

(à suivre...)

lundi 19 mars 2007

Un ennemi de poids (4)

_ Nous avons réservé une table pour deux, au nom de Benedetti.
_ Bien sûr, veuillez me suivre.
L'élégant maître d'hôtel les guida vers le fond de la salle, où les attendait leur table habituelle, dressée dans la petite alcôve et éclairée à la bougie.
Sans qu'ils aient à commander quoi que ce soit, deux coupes de champagne leur furent servies aussitôt.
_ Tu sais déjà ce que tu prends ? demanda Vera, les yeux plongés dans la carte des suggestions.
_ Je crois que je vais me laisser tenter par le carpaccio de thon rouge, suivi des tagliatelles à la truffe. Et toi ?
_ Mmmh ! Excellent choix, je pense bien que je vais te suivre...
_ On l'accompagne de leur fameux petit Valpoliccella ?
_ Parfait pour moi !
Alors que le garçon venait de leur tourner le dos afin d'aller transmettre leur commande en cuisine, le téléphone de Guillaume se mit à vibrer. La façon qu'il eut de rouler des yeux pour signifier son agacement provoqua le petit rire cristallin qui lui plaisait tant chez Vera. Il dégaina son portable comme si c'était un revolver et ce dernier failli lui échapper des mains. Pour se rattrapper et profiter un peu plus longtemps de son rire, il le fit sursauter plusieurs fois dans ses mains, comme si c'était un poisson glissant, avant d'enfin regarder l'écran pour voir qui appelait.
Son visage s'obscurcit.
_ C'est le bureau, je dois prendre cet appel... désolé. Benedetti, j'écoute...
A sa tête qui s'allongeait, Vera sut que leur petite soirée allait être raccourcie.
_ Bon, OK. J'arrive tout de suite.
Il raccrocha et releva des yeux de chien battu pour croiser le regard de sa femme qui souriait d'un air triste.
_ Bah, vas-y... Il faut bien quelqu'un pour sauver le monde. Je prendrai un taxi, ne t'inquiète pas.
_ Chérie, je suis tellement désolé, mais c'est cette vilaine affaire sur laquelle je suis...
_ Ne m'en dis pas plus, je ne veux rien savoir. Ecoute, je comprends tout à fait. En t'épousant, je savais à qui j'avais à faire. Et si passer mon deuxième anniversaire de mariage seule peut aider à arrêter un meutrier, un voleur ou je ne sais quelle autre genre de crapule, alors je terminerai la soirée seule, c'est comme ça et puis c'est tout. Tout ce que je te demande, c'est de faire attention à toi.
_ Je fais au plus vite, conclut-il en l'embrassant sur le front. Toi aussi, fais attention à toi. Tiens, voilà 100 euros. Termine le repas et prends un taxi pour rentrer. Je t'aime, ma puce.
_ Moi aussi, allez file !
Il avait déjà tourné le dos et se dirigeaitd'un pas pressé vers la porte tout en enfilant sa veste. Juste avant de franchir le pas, il se retourna et lui envoya un baiser dans les airs, qu'elle attrappa de la main gauche avant de le poser sur ses lèvres.

*

_ Vous êtes sûr que c'est notre homme ? Je ne vois pas le rapport avec les autres crimes...
Benedetti avait rejoint Rousseau à l'hôpital. Ils regardaient tous deux à travers la vitre une équipe de médecins urgentistes occupée à s'affairer sur le corps d'un énorme bonhomme.
_ C'est le témoignage du flic qui l'a trouvé qui m'a mis la puce à l'oreille. Il paraît que le gars n'arrêtait pas de beugler des inepties du genre « Je vais maigrir, c'est promis! » etc. Ca m'a fait penser à votre théorie de ce matin sur les gros. Je voudrais bien pouvoir l'interroger pour en avoir le coeur net.

A ce moment-là, une infirmière sortit du bloc.
_ Excusez-moi, mademoiselle, savez-vous s'il va s'en sortir ?
_ Vous êtes de la famille ?
Rousseau et Benedetti sortirent d'un même mouvement leur carte de la criminelle.
_ Déjà ? Vous avez fait vite ! Eh bien, écoutez... le gars a perdu beaucoup de sang et les chirurgiens se donnent beaucoup de mal pour essayer de remettre de l'ordre dans ses organes de digestion, mais je dirais qu'il a de bonnes chances. Heureusement, votre collègue l'a trouvé assez rapidement on dirait, et c'était à deux pas d'ici. On a donc pu réagir très vite.
_ Vous pouvez nous donner ses vêtements ? Il faut qu'on les apporte au labo pour les faire analyser. Il se peut qu'ils nous racontent des choses sur le mec qui lui a fait ça. Benedetti, tu te charges d'interroger les ambulanciers. Moi, je reste ici pour voir s'il s'en sort et Williams est à l'endroit où on l'a trouvé pour faire des prélèvements. On se retrouve ici dès que tu as fini pour l'interroger.

*

Au moment de payer l'addition, Vera hésita à demander au maître d'hôtel de lui réserver un taxi, puis elle décida qu'elle préférait marcher un peu et en trouver un dans la rue.
Lorsqu'elle sortit du « Palais Vénitien », un brise agréable vint lui caresser le visage. La nuit était éclairée par la pleine lune et le ressac accompagnait harmonieusement cigales. Vera se mit en quête d'un taxi, décidée à oublier sa légère déconvenue et à profiter de ce bel instant, fut-ce seule.

*

(à suivre...)

mardi 13 mars 2007

Un ennemi de poids (3)

Les lunettes à infra-rouge offraient une dimension dramatique à la scène qui n'était pas pour déplaire au ravisseur. Il fit quelques pas de plus en direction du prisonnier et observa sa réaction.

Les sanglots se turent immédiatement. L'oreille tendue, le regard perdu dans le noir, il cherchait désespérément à apercevoir quelque chose. Son souffle était court et irrégulier.
_Regarde-moi ça ! s'exclama celui qui tenait désormais le destin de sa victime entre ses mains. Le sursaut que cette intervention provoqua dessina un sourire sur les lèvres de celui qui l'avait initiée.
_Honnêtement, tu pourrais avoir un peu plus de respect pour les autres, si ce n'est pour toi... Je me demande toujours : est-ce que les gens aussi laids que toi se regardent parfois dans le miroir ? Si oui, comment pouvez-vous supporter votre image et infliger ça à autrui ? Autant je peux encore admettre les gens qui naissent laids, handicapés ou qui sont victimes d'un accident à l'origine de séquelles... ils ne peuvent pas grand chose à leur aspect physique. Autant les gens comme toi, j'ai vraiment du mal à les encadrer : vous vous laissez aller jusqu'à un point que c'en est une insulte au regard humain. Quand je vois quelqu'un comme toi passer devant moi alors que je suis attablé à la terrasse d'un restaurant, j'en ai l'appétit coupé aussi sec. Vous trimballez vos immondes excroissances graisseuses et bringueballantes comme si de rien n'était, sans même avoir l'air de vous excuser du dérangement et vous imposez vos suintances malodorantes à tout qui vous approche à moins de cinq mètres. Vous trouvez ça humain, vous ?
_Vous... Vous... Vous me retenez ici parce que je suis gros ?
_Gros ? Ah Ah Ah !... Non... Tu n'es pas gros. Tu es un amas graisseux sur pattes avec une bouche comme un gouffre ! Je n'ai rien contre les gros. Je lutte contre les atteintes au bon goût et à la dignité humaine. Ton existence est une agression pour ceux qui t'entourent : tes voisins, tes collègues, tes enfants, les amis de tes enfants, ta femme...
_Je n'ai pas de femme... Ni d'enfants...
_M'étonne pas ! Qui voudrait de ça ? Mais je suis magnanime... Je vais t'aider à retrouver une apparence acceptable.
_Co... Comment ça ? Qu'est-ce que vous voulez me faire ? Ne me faites pas de mal, je vous en supplie...
_Qui a parlé de te faire du mal ? Bon, tout le monde sait – enfin, surtout les femmes – qu'il faut souffrir pour être beau, mais est-ce que le jeu n'en vaut pas la chandelle ? Je t'offre un choix : soit je te supprime afin d'éradiquer l'ignominie que ton existence représente pour les gens normaux, soit je fais de toi un être à forme humaine... A toi de décider... Je sais que moi, je n'hésiterais pas longtemps à ta place.
_Et si je vous disais que je viens de me faire placer un anneau ? Regardez la cicatrice sur mon abdomen. Je me prends en main, je vous jure. J'ai déjà essayé tous les régimes du monde. Ce n'est pas par choix ou par laisser-aller que j'en suis là. J'observe un régime très strict depuis 10 ans et je ne parviens pas à perdre du poids. Depuis que j'ai fait poser cet anneau il y a trois mois, j'ai déjà perdu 23 kilos.
_23 kilos ? Tu pèses combien ?
_146 kilos.
_Menteur ! Je t'ai pesé quand tu étais inconsient : tu pèses 150 kilos !
_Oui, mais je suis habillé et je ne suis pas encore allé à selle. Je me pèse toujours nu et à jeun.
_Et qu'est-ce qui me dit que c'est pas des couilles, cette histoire d'anneau ? Qu'est-ce qui me prouve que c'est pas une apendicite ou autre chose et que tu me racontes ça pour t'en sortir ?
_J'ai tous les papiers du médecin à la maison, pour le suivi à l'hôpital. Vous pouvez tout vérifer. Vous pouvez me suivre et constater par vous même, surveillez-moi s'il le faut : je vous promets que vous me verrez fondre.

Il y eut un silence. L'agresseur semblait réfléchir à la question.

_Je crois qu'il n'y a qu'un seul moyen de le savoir, reprit-il.
_...
_Je dois aller vérifier par moi-même !
_Qu'est-ce que... Quoi ? Qu'est-ce que vous voulez dire ? Comment vous... Qu'est-ce que vous comptez faire ? Vous ne comptez tout de même pas... Non ! Non... NoOOOOAAAAAAARGHHHHH...

Pendant qu'il ouvrait précautionneusement l'abdomen de sa victime, en prenant garde de ne pas trop toucher d'organes vitaux, les cris s'estompèrent rapidement. Il était tombé dans les vapes... Du moins l'espérait-il. Si ce qu'il avait dit était vrai, peut-être méritait-il une seconde chance. C'est vrai, ce qu'il l'insupportait par dessus tout, c'était ce je m'en foutisme et cet égoïsme. Si celui-ci avait décidé de prendre le taureau par les cornes, il faudrait lui laisser une chance de prouver que ce ne sont pas des paroles en l'air.

Ses doigts trifouillaient la cage thoracique et finirent par sentir quelque chose. Cela ressemblait effectivement à ce qu'il avait vu sur internet.

_Bon, ok, je vais te ramener en ville. Mais je t'aurai à l'oeil ! Je te donne 6 mois...

L'autre n'entendit rien de tout cela. Lorsqu'il se réveilla, il fut d'abord aveuglé par une lumière blanche.

_Ca y est, je suis mort, se dit-il.

_Monsieur ? Monsieur vous m'entendez ? Monsieur ? Vous allez bien ?

Alors qu'il reprenait doucement ses esprit, une douleur intense explosa dans son ventre.

_Ne bougez surtout pas, monsieur. Une ambulance arrive et va s'occuper de vous. Restez éveillé et regardez-moi. Parlez-moi. Qui êtes-vous ? Qui vous a fait ça ?

Il commença à distinguer une silhouette. Il reconnut le képi, c'était un policier. Lorsqu'il baissa les yeux sur son T-shirt, il vit une marre de sang et un amas de choses bizarres qui faisaient mine de sortir de son ventre.

_Oh mon Dieu, ce sont mes instestins !

(à suivre...)

dimanche 4 mars 2007

Un ennemi de poids (2)

_Madame Benedetti, lui glissa-t-il dans l'oreille alors qu'elle s'enroulait une serviette autour de la tête, vous êtes décidemment la femme la plus sexy que je connaisse. Et comme pour confirmer ses dires, il posa tendrement ses deux mains en coupe sous ses seins rebondis avant de refermer ses bras autour de sa taille. Tous les deux face au miroir de la salle de bain, ils s'échangèrent un regard d'amour avant de s'activer.
_Bon, allez, bouge de là, j'en ai encore pour une heure à me sécher les cheveux, me maquiller et m'habiller. Si tu allais déjà te préparer de ton côté ? Sers-toi un pastis en m'attendant...
_Excellente idée ! Ne traîne pas trop quand-même, j'ai réservé à 20h...

Dès qu'il eût refermé la porte de la salle de bain, Vera resta un moment devant le miroir. Elle jeta un oeil par dessus son épaule, dans le coin où se trouvait le pèse-personne. Le maléfique objet semblait la défier, tapis dans l'ombre : « Alors, devine... Perdu ou gagné aujourd'hui ? Osera, osera pas ? »
_Non ! s'exclama-t-elle à voix haute.Ce n'est pas le moment. Pas besoin de savoir ça maintenant. J'ai une jolie robe, c'est tout ce qui compte.

48 minutes et 36 secondes plus tard, une sublime créature vint s'asseoir sur les genoux du jeune inspecteur Benedetti. Vera avait laissé ses cheveux dégringoler en une cascade de boucles brunes sur ses épaules et sa nuque dénudées. Lorsqu'il la vit dans sa sompteuse robe rouge, celle-là même qui avait failli le rendre fou un soir d'été il y a deux ans, il ne put empêcher sa mâchoire inférieure de tomber.

En voyant son regard ahuri, elle éclata d'un rire cristallin qui laissait voir ses jolies dents blanches encadrées de ses magnifiques lèvres tout juste relevées d'un peu de gloss. Cela donnait à sa bouche l'allure d'une goutte de rosée sur un pétale de rose. Son regard glissa alors vers ses yeux d'un bleu intense, à peine soulignés d'un peu de mascara.
_Dieu que j'aime cette femme !
_Bon, c'est pas tout ça, mais j'ai faim, moi ! On y va ?

*

Il descendit en sifflotant les escaliers menant à la cave, sa malette de docteur à la main.
_Qui... qui est là ? fit une voix encore un peu dans le coltar. Qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce que je fous-là ?
La voix s'affola, ses mouvements étaient retenus par des sangles.
_Vous êtes un malade, AU SECOUUUURS ! A L'AIDE, JE VOUS EN PRIE SORTEZ-MOI DE LA !
Immobile au bas des escaliers, il se délecta un instant du spectacle, un rictus au bord des lèvres. Il aimait observer ses victimes au moment où elles découvrent qu'elles sont dans la merde. Il s'était procuré ces lunettes à vision de nuit, qui permettent de voir en négatif dans la nuit la plus noire. Au début, il leur mettait simplement un bandeau sur les yeux, mais alors il ne pouvait voir leur regard perdu et effrayé, et c'était un spectacle qui lui procurait une douce sensation de puissance.

_Chhhuuut ! Personne ne peut t'entendre, alors ne te brise pas la voix tout de suite, tu risques d'en avoir besoin plus tard...
_Ne me faites pas de mal, je vous en supplie... Laissez-moi partir. Je vous en prie, je ne veux pas mourir... Cette dernière phrase s'étouffa dans une série de sanglots qui rendit le reste de ces supplications incompréhensibles.

(à suivre...)

dimanche 31 décembre 2006

Un ennemi de poids

Septembre gardait quelques beaux restes d'un mois d'août caniculaire. Les températures insoutenables du mois dernier avaient revu leurs prétentions à la baisse et un léger vent d'ouest venait raffraîchir l'air pourtant encore emprunt de lourdeur.

Sur la plage, quelques estivants tardifs gisaient sur leurs draps de bain colorés, suintants d'huiles odorantes, telles des offrandes au Dieu Soleil. Les ballons bondissants suivis de ribambelles d'enfants et d'un nuage de sable digne d'un sirrocco avaient cédé la place à de vieux couples de homards rougis, gisant tels des épaves échouées et raccornies par les attaques du temps.

Perché dans sa maison de la colline, un homme observait depuis sa terrasse ce pathétique spectacle avec dégoût. Il concevait un profond mépris pour les gens qui manquaient à ce point de respect pour eux-même et pour les autres. Lui qui avait toujours fait tout ce qu'il fallait pour se maintenir en forme pouvait aujourd'hui, à 42 ans, s'enorgueuillir d'avoir pu conserver le poids et la stature de ses 20 ans. On ne pouvait en dire autant de ces pauvres débris, dont la graisse se répandait en d'immondes bourrelets disgrâcieux et transpirants qu'ils tentaient de faire rôtir jusqu'à ce qu'ils brûlent.

Il posa ses jumelles sur la table et but une gorgée de ce qu'il appelait son « elixir » : un breuvage composé d'oeuf, de jus de carotte, de jus pommes, de jus de citron et d'une cuiller à soupe d'un complément alimentaire qu'il se procurait sur le net à prix d'or. La vue de ce laisser-aller le rendait nerveux. Il se leva pour se regarder dans le reflet de la baie vitrée : ce qu'il y vit lui donna satisfaction. Il se sourit à lui-même, admira son autre profil et mit à faire des pompes.

*

L'après-midi touchait à sa fin. D'ici une heure, tous les touristes auraient rendus leurs transats et bu leur dernier verre. Vera comptait bien ne pas la faire tard aujourd'hui. Elle avait encore beaucoup à faire... Elle commença déjà à ranger les chaises-longues inoccupées, et tant pis (ou tant mieux ?) si ça faisait partir les clients restants.

Ce soir, Guillaume et elle fêtaient leur premier anniversaire de mariage, dans le petit restaurant du bord de mer où il lui avait fait sa demande deux ans auparavant. Le « Palais vénitien » était un italien à la déco baroque où l'on dégustait d'excellents fruits de mer.

En quittant la plage, Vera s'arrêta à la boutique de fringues qui se situait à deux rues de là.
_ Bonjour Madame ! lui lança la vendeuse au moment où elle fit tinter les tubes de bambou accrochés devant la porte. Puis-je vous aider ?
_ Avec plaisir, lui répondit Vera. Elle sortit d'un petit sac en papier la petite robe rouge qu'elle portait le jour où il lui avait demandé sa main.
_ Je me demandais si, à tout hazard, il vous restait dans vos vieux stocks un exemplaire de cette robe ?
_ Oulàlà !... Je ne suis vraiment pas sûre. De quand date votre achat ?
_ Juin 2004.
_ Attendez-moi là, je vais regarder derrière. En attendant, vous pouvez jeter un oeil dans les rayons de la nouvelle collection automne-hiver 2006. On a de très chouettes articles qui viennent tout juste de rentrer... Quelle taille vous faut-il ?
_ Du 42, je crois...

Et la vendeuse disparut derrière un rideau, dans le fond du magasin. Vera jeta un coup d'oeil circulaire autour d'elle, et se dirigea vers un coin du magasin où les vêtements à dominante brune et bleue pâle avaient été rassemblés. Elle décrocha un cintre où était accroché un joli bermuda couleur chocolat, avec un pli bien net, de petites pinces à la taille, deux poches à rabat derrière et un bel ourlet apparent. Il y avait un joli blaser court assorti, qui arborait une belle fleur bleue en tissus sur le revers. Elle adorait ce style. Avec un joli petit top à col roulé, ce serait parfait. Elle regarda la taille du bermuda : c'était un 38. Alors elle fouilla dans le rayon pour trouver un 42. Son visage s'éclaira d'un sourire lorsqu'elle sorti sa trouvaille d'un air triomphant.
Elle embarqua le tout dans une cabine d'essayage. Heureusement, en prévision de la soirée romantique de ce soir, elle avait pris soin d'elle et était parfaitement épilée. Sa peau arborait un joli hâle. Elle avait horreur de sortir des cabines d'essayages avec des jambes de grizzly albinos.

Elle esaya d'enfiler le bermuda, mais elle comprit vite que ça ne passerait pas. A mi-cuisse, c'était bloqué. Elle avait pourtant perdu deux kilos ces dernières semaines, et avait espéré pouvoir à nouveau rentrer dans du 42. Elle s'était promis de retrouver sa taille 40 d'ici la fin de l'année et se prenait même à rêver de remettre un jour du 38...

Les larmes lui montaient aux yeux. C'était chaque fois pareil. Elle avait envie de faire un peu de shopping pour se faire plaisir, mais à chaque fois ça lui faisait du mal. Elle se regarda dans le miroir et se trouva horrible.
_ T'es vraiment immonde, espèce de grosse vache. Regarde-moi ça ! (elle prit le bourrelet de son ventre à deux mains et le secoua) Comment peux-tu te laisser aller comme ça ?
_ ... ça va Madame ? lui demanda la vendeuse derrière le rideau de sa cabine.
_ Euh... oui, oui ! Enfin non, j'ai essayé un article mais il est trop petit.
_ Je peux aller vous chercher la taille au-dessus si vous voulez. Pour votre robe, j'en ai retrouvé une, mais malheureusement il ne me reste qu'un 44... Peut-être pourrez-vous la faire reprendre sur les côtés ?
_ Passez-la moi, je vais essayer. Et, oui, je veux bien que vous essayez de me trouver ce bermuda.

Elle enfila la robe. Elle lui allait à merveille. Partagée entre la déception de n'avoir pas encore perdu une taille malgré les efforts qu'elle s'était infligés et la satisfaction de pouvoir porter ce soir la « même » robe qu'il y a deux ans, Vera sorti de la cabine pour se regarder dans le grand miroir.

A ce moment, la vendeuse revenait, un air gêné sur le visage.
_ Désolée, Madame, je n'ai plus la taille au-dessus... Oh, mais cette robe vous va à ravir ! On dirait qu'elle a été faite pour vous.
_ Merci, je vais la prendre. Je peux la garder sur moi ?
_ Oui, bien sûr, attendez, je vais chercher des ciseaux pour ôter les étiquettes.

Arrivée à la caisse, Vera avait retrouvé le sourire.
_ Combien vous dois-je ?
_ Eh bien écoutez, c'est un vieil article et c'est notre dernière pièce. Je vous la fait à 10 euros, qu'en dites-vous ?
_ Oh, merci beaucoup ! Je reviendrai, répondit-elle avec entrain.

*

_ Benedetti, tu peux venir dans mon bureau ? Williams vient de nous apporter les résultats du labo, je crois qu'il a peut-être quelque chose d'intéressant.

Le jeune inspecteur bondit de sa chaise et vint rejoindre le commissaire dans son bureau. Williams était là, une fesse sur le coin du bureau, et tenait une liasse de papiers qu'il feuilletait d'un air circonspect, ses petites lunettes rectangulaires en métal descendues sur le bout de son nez. Le commissaire Rousseau était retourné s'assoir sur sa chaise derrière son imposant bureau en bois sombre dont on ne voyait presque plus la couverture de cuir vert, recouverte par des pilles de documents et de dossier.

Son regard se posa sur le mur à sa gauche, où une série de clichés sanglants montrait les corps de deux femmes et d'un homme couverts de cicatrices et dont la bouche avait été cousue. Aucune des trois victimes n'avait encore pu être identifiée. On aurait dit l'exposition morbide d'un artiste complètement siphoné. Ces photos n'avaient pas été prises par le photographe de l'équipe d'expertise scientifique, mais adressées par courrier après chaque meutre au commissaire en personne. La première photo était arrivée au commissariat le 4 juillet. Elle représentait une jeune femme dont le corps avait été placé dans une position provocante, assise à l'envers sur une chaise. Ses paupières avaient été soigneusement maquillées puis collées en position ouverte. Ses yeux avaient été maintenus dans leurs orbites à l'aide d'une longue aiguille plantée dans l'iris et donnait une désagréable impression de vie à son regard mort. Le meutrier avait maintenu la tête de sa victime en coinçant de sa main gauche sous le menton, le coude appuyé sur le dossier de la chaise, en une vulgaire immitation de Lili Marleen.
Hormis les nombreuses cicatrices qui parcouraient son corps, songeait Benedetti, elle semblait avoir été une belle femme.

_ Alors, parlez-nous de ce que vous avez découvert, Williams.

Benedetti fut interrompu dans ses pensées par l'intervention du commisaire.

_ Je pense que nous n'avons pas affaire au même gars.
_ Et qu'est-ce qui vous fait dire ça ? demanda Rousseau.
_ Eh bien, vous vous souvenez que l'analyse des fils utilisés pour les sutures des deux premières victimes n'avaient rien donné : c'était du simple fil à coudre rose, comme on en trouve dans toutes les grandes surfaces et merceries du monde entier. Impossible à retracer. Cette fois, il semblerait que le meutrier ait utilisé du vrai fil de suture. Probablement piqué dans un hôpital, ou chez un médecin. Les incisions sont plus propres, plus nettes. On a également retrouvé des traces de désinfectant.
_ Il se « professionnalise » , voilà tout ! intervint Rousseau.
_ Alors, il aurait aussi modifié son modus operandi, ajouta Williams. Les deux premières victimes étaient des femmes, et elles sont mortes des suites des hémorragies provoquées par ses « interventions ». Celle-ci est un homme, et il est décédé d'inanition. Il l'a laissé crever de faim ! Je pense qu'on a affaire à un copycat.
_ Il n'a peut-être pas réellement modifié sa façon de procéder, avança Benedetti, qui n'avait pas encore dit un mot. Il vient peut-être seulement de réussir pour la première fois ce qu'il essayait de faire...
_ Que veux-tu dire ? l'interrogea Rousseau.
_ Il leur coud la bouche. Ce n'est peut-être pas pour les empêcher de parler ou de crier, comme on a pu le penser, mais pour les empêcher de manger...
_ Ca tient la route, l'appuya Williams. Je n'avais pas vu ça sous cet angle. Pour moi, les mutilations avaient pour seul objectif de provoquer douleur et saignement sans toucher aux zones vitales afin d'éviter une mort trop rapide, mais les interventions qu'il opère sur ses victimes sont en général situées sur des zones grasses, telles l'abdomen, les cuisses, les seins, les côtés, les bras, le menton. Il leur ôte de la graisse. Ce type se prend pour un chirurgien esthétique. Vu les piètres résultats sur ses deux premières victimes, il a dû potasser pour maintenir la troisième en vie.
_ Nous devons réinterroger le système, reprit le jeune inspecteur. En ce qui concerne l'identification des victimes, il faut étendre notre recherche à toutes les disparitions de femmes et d'hommes de forte corpulence. Pour ma part, je vais interroger toutes les banques de données des bibliothèques et librairies des environs pour voir quels ouvrages de chirurgie ont été loués ou achetés ces deux, non, disons trois derniers mois. Je vais aussi voir sur Google si je ne trouve pas l'un ou l'autre site ou forum intéressant en la matière. Ce serait trop beau, mais sait-on jamais...
_ Ok, au boulot. On se retrouve demain dans la salle de briefing à 9 heures pour faire un récapitulatif de tous les éléments à notre disposition. Hors de question de quitter la pièce tant qu'on n'a pas trouvé le bout du fil qui nous permettra de dérouler la pelotte !

*

Quand Guillaume rentra chez lui, Vera était sous la douche. Il se déshabilla rapidement pour se faufiler auprès d'elle. Quand il ouvrit le rideau de douche, elle poussa un cri de surprise. Il enroula ses bras autour d'elle et posa un baiser dans le creu de son cou. Elle avait du savon dans les cheveux et n'osait pas ouvrir les yeux. Elle agrippa ses deux petites fesses à pleine main.
_ Ah oui, ça c'est bien mon mari, conclut-elle.
Ils firent l'amour sous le jet tiède. Décidément, ce pommeau de douche Rainmaker était vraiment un bon investissement, c'était très agréable de pouvoir profiter à deux de ces gouttes rappelant l'eau de pluie.
(à suivre...)

La dernière page (2)

Amy sursauta au bruit sourd des poings qui cognaient sur sa porte. Ses souvenirs l'avaient plongée dans un profond sommeil et elle s'était assoupie devant sa fenêtre. La pluie avait cessé, mais les nuages n'avaient pas quitté le ciel. Ils semblaient former un couvercle opaque à quelques mètres du sol à peine et donnaient à la tombée du jour un air de nuit anthracite.

Au début, elle ne comprit pas tout de suite ce qui l'avait tirée si violemment de son sommeil. En jetant un oeil sur l'horloge accrochée au dessus de la porte de la cuisine, elle se rendit compte avec stupeur qu'elle avait passé l'après-midi assise là. Son arthrite ne le lui pardonnerait pas dans les jours à venir, pour sûr ! A commencer par cette nuit.

Un bruit de clé dans la serrure de la porte d'entrée et quelques bougonnements incompréhensibles l'avertirent de l'entrée imminente de Judy, vraisemblablement de mauvaise humeur.

_Ah ! Tout de même... Vous n'êtes pas morte, à ce que je vois ? Vous auriez pu m'ouvrir !

Judy jeta plus qu'elle ne déposa le sac en papier contenant les courses qui devaient leur permettre de manger ce soir-là. Les tomates roulèrent hors de leur emballage et l'une alla terminer sa course sur le carrelage blanc de la cuisine, s'arrêtant contre la porte du frigo.

_Tenez ! Voilà du courrier pour vous. Ca vient de France. Je ne savais pas que vous aviez des connaissances en France...?
_Mais je n'ai pas de connaissance en France, répondit-elle, interloquée, en retournant l'enveloppe pour voir si l'adresse de l'expéditeur était renseignée. Ce n'était pas le cas. En revanche, le cachet indiquait que le pli provenait d'Epinal. Elle ne reconnaissait pas non plus l'écriture utilisée pour l'adresse. L'enveloppe en elle-même était toute simple : blanche, le genre d'enveloppe que vous achetez par paquet de cent en papetterie, et que vous ne devez même pas lécher pour refermer.

Intriguée, Amy s'empara de son coupe-papier - un souvenir ramené de son voyage de noces à Bali - et entreprit d'ouvrir l'enveloppe. A peine avait-elle parcouru les premières lignes que son regard s'agrandit, quitta la feuille des yeux et alla se perdre dans le vide. La lettre lui glissa des mains et sembla vouloir aller se cacher sous le radiateur.

_Amy ? Bon sang, qu'est-ce qui vous prend, Amy ! Vous allez bien ?...

Inquiète, Judy se pencha pour ramasser la feuille de papier.

_Rendez-la moi, je vous prie. Je... Je n'ai pas terminé de la lire.

Rassemblant ses esprits, Amy se força à reprendre le cours de sa lecture. Face à son regard embué, Judy ne put réprimer un petit pincement au coeur, malgré son humeur.

"Vous ne voulez pas que je vous la lise ? Vous n'y arriverez pas comme ça..."

Partagée entre pudeur et résignation, Amy lui tendit la lettre d'un bras hésitant.

Ma très chère Amy,

Cela semble faire des siècles que nous ne nous sommes plus vues. Et finalement, ce n'est pas loin de la vérité... Par où commencer ? Si je reprends la plume aujourd'hui pour t'écrire, c'est en souvenir de notre vieille promesse. Je suis sûre que, comme cela t'étais déjà arrivé par le passé, tu as repensé récemment aux Intrépides. Même si cela faisait des années que cela ne t'avais plus traversé l'esprit. Comme autrefois, tu as ressenti une fois de plus l'appel de ton serment.
Cette fois, c'est mon tour. Je sens mes derniers jours venir. Oh, rien de dramatique : pas de "pénible et longue maladie". Seulement le temps qui n'a que trop passé. Peut-être même qu'au moment où tu liras ces lignes, il sera déjà trop tard.
Tu es la dernière des Intrépides. C'est à toi que reviennent les trophées qui m'avaient été confiés.
J'espère que tu pourras venir à temps, car cela me ferait tellement plaisir de te revoir. Et puis, mon coeur a besoin de se vider avant de cesser de battre.

Je t'aime.

Eva.
(à suivre...)

samedi 15 juillet 2006

La dernière page

Dimanche pluvieux... Amy regarde les gouttes de pluie glisser sur la vitre de sa cuisine, et les nuages faire la course dans le ciel. Elle laisse vagabonder son esprit, un sourire vaguement rêveur accroché aux lèvres, et se laisse envahir par les souvenirs des beaux jours.

Elle se souvient de son premier été ici, elle avait alors 12 ans... Sa famille était originaire d'Aberdeen, dans les highlands. Son père avait obtenu une très belle promotion qui l'avait muté à Falmouth, à peu près exactement à l'autre bout du pays ! Cela restait la côte, mais le climat et les paysages étaient tellement différents... Lorsqu'elle est arrivée dans le quartier, sa façon particulière de rouler les "r" fit beaucoup rire ses nouveaux camarade de classe. Mais au lieu de s'en offusquer comme l'auraient fait les autres petites filles de son âge, elle rit de bon coeur avec eux. Sa nature sociable lui valut de se faire très rapidement de nombreux amis.

Très vite, elle fit la connaissance de ceux qui fondèrent avec elle le Club des Intrépides. Eva et Björm étaient ses voisins de gauche, arrivés le même été et pour les mêmes raisons : Monsieur Bergström avait également été engagé comme ingénieur à la nouvelle centrale nucléaire. Juste en face habitaient Sam et sa famille, les Mugley, installés ici depuis des générations. Le père de Sam était garagiste, et sa mère travaillait à la bibliothèque communale. Et deux maisons plus loin sur le trottoir d'en face vers la droite, c'était Bill Chapman, qui vivait seul avec sa mère. Elle était veuve d'un agent immobilier, décédé deux ans plus tôt d'une trombose, et il semblait que son défunt mari ne les eût pas laissés dans le besoin.

Le Club des Intrépides aurait tout aussi bien pu s'appeler le Club des Inséparables. Dès que l'école était finie (et les quelques devoirs expédiés), ils se retrouvaient à Snake Point. C'est ainsi qu'ils avaient baptisé le terrain vague qui formait la pointe d'un Y entre les deux rues principales du quartier. C'était aussi un peu un hommage au jour officiel de leur déclaration de serment du Club des Intrépides.
C'était Sam qui avait lancé l'idée...
_ Si on faisait un pacte ? Un pacte pour rester amis pour la vie...
_ Il dirait quoi, ton pacte ? lança Bill.
_ Et bien d'abord, il définirait les conditions d'accès au Club, il établirait le statut des membres, puis on aurait chacun un nom de code, que nous seuls connaîtrions... Qu'est-ce que vous en pensez ?
_ Moi, je trouve que c'est une bonne idée, approuva Björn. Et il faudrait qu'on passe tous une épreuve pour faire partie du Club.
C'est Eva qui trouva l'idée : on devrait chacun ramener un trophée qui ornerait la cabane que nous venions de construire, sur base de quoi, nous trouverions un nom pour notre club. On se donna rendez-vous le lendemain après l'école.

C'est Bill qui eut l'honneur de commencer. Il tenait entre ses mains une petite boîte en porcelaine bleue en forme de coeur sur laquelle trônait une minuscule souris blanche. Lorsqu'il souleva le couvercle, on pu y trouver quatre grosses molaires. Il s'expliqua : "Je n'ai jamais autant souffert de ma vie que ce jour où on m'a enlevé mes dents de sagesse... C'est mon offrande au club pour vous dire que pour vous, je serais prêt à tout endurer."

Il avait placé la barre assez haut. Amy se sentait un peu gênée avec sa tresse de cheveux ornée d'un ruban rose. "Un jour, ma mère était furieuse contre moi parce que je suis rentrée toute crasseuse de l'école. En fait, c'était pas de ma faute : j'avais mis, c'est vrai, ma robe du dimanche pour aller à l'école alors que Maman me l'avait interdit. Mais j'étais amoureuse de Henry, le petit nouveau de la classe, et je voulais l''impressionner. A la récré, Roby la teigne, s'était moqué de moi et m'avait poussée dans une flaque de boue. Quand Maman m'a vue dans cet état-là, elle m'a attrapée par les cheveux, m'a trainé jusqu'à la salle de bain, m'a plongée dans la baignoire et m'a aspergée d'eau froide. Dans sa rage, elle a empoigné sa paire de ciseaux et m'a coupé cette tresse en me disant que ça m'apprendrait à vouloir jouer les ingénues."

Björn et Eva avaient ramené une sorte de statue dorée où l'on voyait un couple de patineurs. "C'est notre coupe de champions de Suède de patinage artistique, catégorie juniors. Nous l'avons remportée l'année passée, juste avant de quitter notre pays pour venir ici. Depuis, nous n'avons pas vraiment pu nous entraîner et ça nous manque..."

Sam était tout rouge... Une goute de sueur perlait sur son front. Il semblait embarrassé. Il cachait ses mains derrière son dos depuis qu'il était arrivé, il voulait être le dernier à nous montrer son trophée. Il parlait d'un ton hésitant, voire balbutiant. Il avait vraiment une attitude bizarre. "Je... Je n'ai jamais été opéré... ni battu... ni sportif... Alors j'ai vraiment dû chercher un tr..." Soudain ses yeux se révulsèrent et il tomba à la renverse, laissant voir ce qu'il tenait dans sa main droite. Enfin, sa main droite ou ce qu'il en restait. Son bras était mauve, presque bleu et tellement gonflé que l'on devinait à peine que ce fut un bras de gosse et non pas un ballon de rugby. Il en sortait une sorte de corde noire d'un mètre cinquante. On n'a pas reconnu tout de suite la vipère qui gisait morte dans son poing. Ce n'est qu'en s'approchant pour voir ce qu'avait son bras que l'on a vu les dents encore plantée dans son poignet. Ni une ni deux, Björn et Bill entreprirent de le porter jusque chez lui pendant qu'Eva et moi courions prévenir quelqu'un.
L'ambulance arriva rapidement et il fût emmené à l'hôpital. Il y resta une bonne semaine.

Visiblement, son cas était grave, bien que ses jours ne fussent pas en danger. Lors de notre première visite, le docteur nous a expliqué qu'on ne mourrait pas d'une morsure de vipère. Mais le cas de Sam était néanmoins impressionnant car il présentait une réaction aigüe : l'oedème s'était étendu jusqu'au tronc. Les deux premiers jours, il oscillait entre perte de conscience et des douleurs abdominales atroces accompagnées de diarrhées incontrôlables. Ce n'était pas beau à voir.

Bill s'était arrangé pour obtenir un bocal de formol à l'école pour y mettre la vipère de Sam. Quand le miraculé revint à la cabane, il le trouva qui siégeait en bonne place au milieu des autres trophées. "Bienvenue au Club des Intrépides" lança Bill. "Enfin, si le nom te convient..." Sam acquiesca vivement "Trop cool!..."
"On t'attendait pour sceller le pacte", annonça Björn. Et il déroula une feuille de papier qu'il avait soigneusement trempée dans du thé avant de la laisser sécher pour en brûler les bords. C'est Eva, de sa plus belle écriture, qui avait calligraphié les quatre premiers articles du pacte. Il restait un emplacement prévu pour un cinquième. Eva entamma la lecture :
Article 1. Pour être un Intrépide, il faut montrer courage, loyauté et une amitié sincère et infaillible envers les autres membres du Club jusqu'à ce que la mort nous sépare.
Article 2. Aucune personne extérieure à ce Club ne peut être amenée à la cabane, à moins que l'ensemble des membres du Club ne soient d'accord pour en faire un nouveau membre.
Article 3. Les Trophées devront être protégés à tout prix. Chaque soir, chacun reprendra l'un des trophées chez lui pour veiller sur sa sécurité. Des tournantes seront organisées pour que chacun garde chaque trophée à tour de rôle.
Article 4. Le but de notre Club sera de veiller les uns sur les autres pendant toute notre vie. Si l'un de nous est dans le besoin ou a des ennuis, c'est le devoir des autres de l'aider à s'en sortir.
"Tu veux ajouter un article ?" demanda Eva. "Ben... il manque un cri de ralliement et un système de mot-de-passe. Que pensez-vous de :"
Article 5. Notre cri de ralliement sera "Intrépides mais pas sans cervelle, Irréductibles mais pas sans coeur" et nos mots de passe seront "Qu'est-ce qui se passe ? Le serpent cesse de siffler sournoisement."
Tout le monde opina du chef. Il ne nous restait plus qu'à tous signer.

(à suivre...)

dimanche 14 mai 2006

Le chant magnétique

Plus personne ne croit aux sirènes de nos jours... Il existe bien des représentantes du sexe féminin que l'on pourrait qualifier de "mi-femme, mi-thon", mais rien à voir avec les créatures de légende qui faisaient la terreur des marins, il n'y a encore pas si longtemps.

...Et pourtant.

J'ai entendu parler du témoignage d'un type qui aurait vu une véritable sirène, quelque part en Indonésie, il y a un an de cela. Il affirme qu'il a failli y laisser sa peau.

Théo et David étaient amis d'enfance. Et depuis la fin de cette tendre époque, ils avaient pris l'habitude de se retrouver chaque année pour un voyage un peu exceptionnel, "entre potes", histoire de retrouver le goût de l'aventure et des cabanes dans les bois qui avaient jalonnés leurs jeunes années. L'organisation du voyage était prise en charge une année sur deux par l'un des deux compères, et restait une surprise pour le second. Chaque année, c'était un peu l'escalade pour tenter d'étonner l'autre et de trouver les activités ou les destinations les plus farfelues.

Cela avait commencé il y a quinze ans de cela : Théo le premier avait proposé, au terme de leur première année d'études, qu'ils suivaient dans des universités différentes, de se retrouver le temps d'un week-end à la campagne. Faute de moyens et aussi parce que l'idée leur plaisait bien, ils optèrent pour le camping sauvage. L'année d'après, David emmena Théo dans un voyage en stop jusqu'à Marseille. Suivirent un séjour dans une maison soit-disant "hantée", une semaine dans un ancien bagne, un mois dans un kiboutz, un safari, un stage à Cap Canaveral, un trip en Islande, etc.

Cette fois, c'était au tour de David. L'an passé, Théo avait tapé fort avec son séjour d'une semaine perchés dans les cîmes des arbres de la forêt amazonienne, en compagnie d'une tribu aborigène qui ne posait jamais un pied au sol. David avait dû se creuser la cervelle pour trouver quelque chose d'au moins aussi impressionnant. Mais il avait réussi. L'idée n'était pas tout à fait de lui : il avait vu une publicité pour un séjour organisé sur une île déserte. "Robinson Life" que ça s'appelait. Mais il avait voulu pousser le réalisme un peu plus loin : à quoi ça sert d'être un robinson "encadré" ? Le croustillant de l'histoire n'est-il pas justement l'angoisse de ne pas savoir ce que nous réserve le lendemain ? Il a donc organisé lui-même son voyage. L'Indonésie, avec ses 13.000 îles dont la plupart son inhabitées, lui semblait une destination idyllique. Il prépara consciencieusement leur naufrage : après avoir réservé deux nuits dans une boutique-hôtel à Lombok, il avait déniché un petit bateau à voile, presque une barque, qui ne payait pas de mine. Ils avaient embarqué un matin à l'aube et avaient pris la direction du nord est pour descendre un peu plus vers les petites îles. Puisque c'était supposé n'être qu'une expédition d'un jour, Théo et lui n'avaient emporté que quelques vivres, de l'eau pour la journée, leur matériel de snorkling et un T-shirt de rechange. Le bateau avait été loué avec son matériel de pêche : canne à pêche rudimentaire, harpon rouillé, un filet dont on aurait dit qu'il était plutôt fait pour attrapper les papillons et une petite hache, sans doute destinée à dépiauter les gros poissons... Il y avait aussi une paire de rames, au cas où le vent ferait défaut. David avait quand-même prévu une petite pharmacie en cas de pépin, et son couteau de plongée. Arrivés au large d'un chapelet d'îles plus minuscules les unes que les autres, il s'empara de la hache et commença à frapper la coque. Théo ouvrit grands les yeux de frayeur.

_ Mais qu'est-ce que tu fous ? T'es complètement fou?!?

L'eau commençait à s'infilter. David lui jeta un regard plein de malice en claironnant avec un grand sourire :

_ C'est ici que l'aventure commence !

Théo, connaissant son vieil ami, eut directement un éclair de compréhension. En moins de deux, il avait rassemblé ses affaires, enfilé son gilet de sauvetage et jeté un regard circulaire sur le bateau pour détecter tout objet qui pourrait leur être utile. L'eau leur arrivait maintenant au niveau de chevilles.

_ On pourrait au moins tenter de rejoindre cette île avec le bateau ? J'écope et tu rames... proposa Théo avec sang-froid. Si on n'y arrive pas, avec un peu de chance on sera au moins dans les eaux moins profondes et on pourra revenir chercher du matériel dans l'épave...

_ Si tu veux, répondit David, toujours le sourire aux lèvres. Et il commença à pagayer joyeusement, pendant que Théo s'évertuait tant bien que mal à évacuer l'eau à l'aide d'un seau.

Mais au bout de cinq minutes, le bateau était devenu trop lourd, il n'avançait presque plus. Ils durent abandonner la partie et rejoignirent la rive la plus proche à la nage. Théo avait eu un éclair de génie en suggérant de se rapprocher de l'île, car les fonds étaient effectivement peu profonds à cet endroit.

Arrivés sur la plage, Théo se retourna sur David et explosa :

_ T'es vraiment un grand malade ! Tu te rends compte que personne ne sait où nous sommes et que nous n'avons aucun moyen de contacter des secours ?
_ C'est justement ça, l'aventure ! Où serait l'intérêt si nous savions d'avance comment nous en sortir ? Là, on va pouvoir expérimenter la vraie survie, pas un erzatz de Robinson made in Club Med...
_ Bon ben moi, pour commencer, je vais retouner à l'épave pour récupérer ce qui est récupérable, avant que le courant n'ait tout emporté.
_ Excellente idée ! Pendant ce temps, je vais tracer un grand "HELP" sur la plage, comme dans le film avec Tom Hanks.

_ Cet imbécile est mort de rire, rumina Théo en se dirigeant vers les vagues.

A la nuit tombante, ils avaient fait le tour de l'île, déterminé l'endroit de la plage d'où ils avaient le plus de chances d'être aperçus par un beateau de passage, ramassé du bois à l'aide de la petite hache qui avait servi à percer la coque et construit un abris de fortune avec la voile que Théo avait eu beaucoup de mal à ramener de l'épave. Ils s'apprêtaient à allumer un grand brasier pour qu'on puisse les repérer de loin.

_ T'as du feu ? demanda Théo.
_ Ben non, tu sais bien que je ne fume pas.
_ Mais sachant ce que t'allais faire, t'aurais pu au moins prévoir le coup, non ?
_ Oué mais justement, c'est pas drôle si tout est prévu d'avance, je n'ai emmené que le matériel que j'aurais pris pour une excursion normale d'une journée, pour faire plus "réaliste".
_ Je t'en foutrais du réaliste, moi. Non mais qu'est-ce qui t'es passé par la tête ? Comment on va faire, je te le demande ?
_ Te tracasse pas, je les ai vus faire à la télé. Tu prends trois bouts de bois, une ficelle et hop ! Le tour est joué.
_ Eh ben je te laisse faire alors, puisque c'est toi le spécialiste. Je voudrais bien voir ça...

Du coup, ils passèrent leur première nuit sans feu.

Le lendemain, David décida d'aller à la pêche pendant que Théo tenterait d'allumer un petit tas d'herbes séchées à l'aide de son masque de plongée. Le succès fut au rendez-vous. Dès qu'il vit la fumée, il déposa précautionneusement son tas d'herbes sur un tas de brindilles, sous un échaffaudage de petit bois, lui même sous une pyramide de bûches récoltées la veille. Le tout forma un magnifique brasier, qui se consummait très rapidement. Théo se rendit compte qu'il lui fallait très vite réapprovisonner le feu et qu'ils n'auraient pas assez de bois. Il entreprit donc de faire un sérieuse réserve.

Pendant ce temps, David profitait de la vue magnifique qu'offrait le récif : poissons clowns, poissons scorpions, anémones, étoiles de mers, tortues géantes,... toute cette faune sous-marine l'emplissait d'admiration et il ne parvenait pas à se résoudre à en tuer un. C'était trop beau. Au bout d'une heure, il revint sur la plage, où il trouva Théo en train de constituer une montagne artificielle en bois, juste à côté d'un feu qui crépitait doucement.

_ T'es décidément un génie, comment tu as fait ?
_ Comme il fallait. Et toi, tu n'as rien trouvé ?
_ Ben si, ça grouille de vie là-dedans, si tu voyais comme c'est magnifique... Mais je n'ai pas eu le courage de foutre tout ça en l'air avec mon harpon. Tout est si paisible là-dessous...
_ Mais putain ! J'ai vraiment l'impression que tu ne réalises pas une seconde dans quelle merde tu nous a fourrés. Personne ne sait où nous sommes, des îles comme celles-ci, il en existe des milliers dans le coin. Chez nous, ils n'attendent pas notre retour avant quinze jours et c'est pas à l'hôtel qu'ils vont se tracasser de notre absence. C'est bien simple, si on ne bouffe pas, on crève, connard !

Théo était vert de rage. Tout ce que cet abrutit avait fait depuis le début de cette aventure, c'était de percer la coque du navire dans lequel ils étaient tranquillement occupés à faire une jolie petite promenade exotique. Leur réserve d'eau potable était déjà presque épuisée. Leur casse-croûte de la veille, bien qu'emballé dans un sac en plastique, avait pris l'eau. Bref, ils n'avaient rien mangés depuis 24 heures et n'auraient bientôt plus rien à boire et dieu sait pour combien de temps ils allaient restés coincés ici. Il fallait agir.

Il se souvint vaguement d'un truc qu'il avait appris chez les scouts pour transformer de l'eau salée en eau potable : il lui fallait un seau, un récipient plus petit qui entre dedans, et qu'il stabiliserait à l'aide d'une pierre, un sac en plastique et un petit caillou. Il posa la bouteille dont il avait coupé le goulot dans le fond du seau métallique qu'il avait récupéré de l'épave, rempli le seau d'eau de mer tout autour de la bouteille (c'est là que la pierre est importante, pour éviter que la bouteille ne se renverse), recouvrit le tout à l'aide du sac en plastique qui avait autrefois contenu leur pique-nique, le maintint avec des noeuds et posa un petit caillou en son centre, afin de provoquer une pente en son millieu, qui pointe vers la bouteille. L'eau de mer, en s'évaporant, devrait laisser son sel dans le fond du seau et former des goutelettes sur le plastique, qui retomberaient ensuite dans la bouteille, déchargées de leur sel. Pourvu que ça marche...

A la fin de l'après-midi, il avait obtenu un peu d'eau non salée, chaude et pas très bonne, mais c'était mieux que rien. Ce qu'il n'avait pas pensé, c'est qu'il valait mieux faire bouillir ce genre d'eau avant de la consommer. Il furent tous les deux pris de coliques abominables pendant la nuit. Le lendemain, il réitéra l'expérience, mais cette fois, veilla à faire bouillir l'eau.

Ils en étaient à leur quatrième jour. Leur feu tenait bon et ils allaient régulièrement chercher du bois pour l'alimenter. Aujourd'hui, un crabe était littéralement venu se proposer au menu. Ils n'en avaient fait qu'une bouchée. Ils n'avaient plus échangé beaucoup de paroles depuis l'échec de la pêche, la veille. Théo avait repris le flambeau et avait lui-même été pêcher quelques coquillages.

Cette nuit-là, David se réveilla en sursaut. Il lui avait vaguement semblé entendre quelque chose. Théo s'était réveillé lui aussi, et semblait tout aussi hébété. Ce n'était donc pas un rêve.

_ Toi aussi, tu as entendu ?
_ Je sais pas, j'ai entendu un truc, je croyais que c'était dans mon sommeil. On aurait dit une sorte de mélodie. C'est peut-être des baleines ou des dauphins...
_ Chut, écoute !

Tous deux tendaient l'oreille pour essayer d'entendre ce son étrange à nouveau, mais ils n'entendirent plus rien. Ils se rendormirent.

Un peu plus tard, la même nuit, la mélodie se fit entendre à nouveau, un peu plus précise et plus lancinante. Cette fois, aucun des deux ne put refermer l'oeil de la nuit. Ils se prirent à attendre la prochaine apparition de cette voix mystérieuse. Car il s'agissait bien d'une voix, ils en étaient sûrs maintenant. Ils n'avaient plus échangé un mot depuis des heures. Le chant devenait à chaque fois plus puissant. Il se répétait à intervalle régulier, disons toutes les demi-heures environ.

Bientôt ils se retrouvèrent debout sans même réaliser qu'ils s'étaient levés. Ils se dirigeaient tous deux à présent vers ce qui leur semblait être l'origine du son : l'écume qui froufroutait un peu plus loin, là où la faible lumière qui émanait encore des braises rougies cédait le pas aux ténèbres.

Ils n'étaient plus vraiment conscients de ce qu'ils faisaient. Le reflet de la lune dans les replis de la mer dessinaient dans leurs esprits embrumés des formes psychédéliques où ils devinaient des scènes érotiques : ici deux femmes enlacées dans un corps à corps sensuel, là un couple partageant des caresses d'amour, ... Déjà l'eau tiède léchait leurs pieds dans leur va et vient languissant.

C'est alors qu'un oursin leur sauva la vie. Les aiguilles venimeuses s'enfoncèrent profondément dans la plante du pied gauche de Théo. La douleur fulgurante le ramena immédiatement à la réalité, et ce qu'il vit le glaça d'effroi. Une chose indescriptible, une horreur sans nom, se dirigeait droit sur eux... Enfin, sur David en premier, qui l'avait devancé un peu. La chose ne semblait être qu'une bouche immense, pleine de dents dont on voyait pendouiller les reliefs de ce qui devait être un précédent repas : des bouts de chair putréfiés dont il préféra ne pas essayer de deviner s'ils étaient humain ou non. Cette chose nous attendait patiemment, l'étrange mélodie continuant à s'échapper du gouffre qui lui servait d'orifice buccal, persuadée qu'elle était de son pouvoir hypnotique.

_ David, casse-toi de là ! hurla Théo à plein poumons.

David tourna vers lui un regard surpris. La bête, ayant compris que ses proies étaient en passe de lui échapper, fonça droit sur celle qui était la plus proche. Dans un sursaut de lucidité, Théo, malgré la douleur qui pulsait déjà dans sa jambe et remontait vers sa hanche, se jeta en avant pour attraper le bras de David et tira en arrière de toutes ses forces. Tous deux trébuchèrent et tenèrent de rejoindre la sécurité de la plage à quatre pattes. Ils sentirent un souffle glacé leur envelopper les chevilles, mais ne pouvaient se retourner pour regarder ce qui s'apprêtait à les dévorer vifs.

Alors qu'ils s'attendaient à ressentir des lames affûtées lacérer leurs jambes, la mélodie s'arrêta net. Ils avaient rejoint la sécurité du halo lumineux. Leur coeur battait à tout rompre. Quand David se rendit compte que la dernière flamme vacillait, il eut la présence d'esprit de relancer le feu en y ajoutant une bûche et un peu de petit bois. La lumière vive semblait chargée de magie. Ils se sentaient en sécurité, comme sous un bouclier thermique, invisible mais impénétrable.

Le soleil finit par se lever sur cette nuit d'horreur. Le pied de Théo était enflé, la fièvre s'était emparée de lui. Il délirait maintenant. David, qui n'osait plus s'approcher de l'eau, même si à la lumière du jour elle semblait paisible et inoffensive, épuisa toutes les réserves d'eau potable pour soulager le mal qui le rongeait.

Soudain, une créature sortit de l'eau. David poussa un cri d'horreur.

_ Du calme, qu'est-ce qui vous prend de hurler comme ça ?

La fille portait un bikini turquoise, son masque de plongée relevé sur son front et des palmes aux pieds, elle avait l'air interloquée par l'image qui s'offrait à elle : un garçon allongé, fiévreux, et un autre garçon penché sur lui, occupé à lui éponger le front, à côté d'un feu mourant.

Absorbé qu'il était par les soins qu'il prodiguait sans relâche à son ami, David n'avait pas vu le yacht lâcher l'encre à quelques encablures de leur petite île. La fille dû ramener le canot de sauvetage pour les faire monter à bord : ils ne supportaient pas l'idée de mettre un pied dans l'eau. Théo délirait. Il n'était pas capable de pronconcer une phrase censée. Ses élucubrations se transformaient parfois en hululements sordides, parfois en sanglots déchirants.

C'est sur le chemin les menant à l'hôpital que David m'a raconté leur histoire...