Fred se retrouva seul, au pied de leur arbre, alors que la nuit était encore jeune... Il s'en voulait terriblement d'avoir posé une question aussi stupide. Si ça tombe, il avait offensé Oscar, sinon pourquoi se serait-il enfui de la sorte ?
Il avait tellement d'autres questions à lui poser. Il aurait aimé vérifier les hypothèses qu'il avait émises au fil de ses nombreuses recherches, en savoir plus sur sa propre histoire, mais il avait tout fait foiré avec cette question débile : "Qu'est-ce qui te ferait vraiment plaisir ?".
Torturé de regrets, Fred se résigna à regagner sa chambre et ne parvint pas à fermer l'oeil de la nuit. Il se repassait sans cesse les moindres moments passés ensemble, essayait de se souvenir de chaque mot qu'il avait prononcé et tentait de les réinterpréter à la lumière de ce qu'il savait maintenant. Au bout d'une heure passée à se retourner dans son lit, il se releva pour se plonger dans ses notes et les livres qui remplissaient ses étagères. Leurs couvertures ne disaient rien du contenu qu'ils recelaient : "Précis de grammaire française", "Math +", "Larousse Illustré", "Le Petit Nicolas"... Il avait décidé de camoufler sa passion pour les vampires le jour où ses parents sont entrés dans une colère noire après avoir découvert sa collection de magazines "Vampire News". Ils les lui ont confisqués et les ont brûlés dans la cheminée. Depuis, toutes ses sources portaient d'autres couvertures.
Il fut un instant tenté d'allumer son ordinateur pour poster l'information sur ses forums préférés, mais il y renonça immédiatement. Non seulement on le prendrait soit pour un dingue, soit pour un menteur, mais en plus, si certains le croyaient, il risquait juste de mettre son ami en danger.
Le temps lui parut interminablement long jusqu'au lendemain soir. A l'heure de ce qui était devenu leur rendez-vous, il attendait fébrilement au pied de l'arbre, avec mille autres questions au bout des lèvres.
C'était déjà la troisième fois qu'il consultait sa montre, et la grande aiguille n'avait pas beaucoup avancé. Il décida alors de se forcer à réfréner son envie de la consulter au moins trois fois, espérant ainsi que le temps aurait avancé la prochaine fois qu'il regarderait les aiguilles phosphorescentes, ou mieux : que son ami soit arrivé dans l'intervalle !
Lorsqu'il s'autorisa à regarder l'heure, le temps avait effectivement suivi son cours. Mais Oscar n'était toujours pas là. L'humidité et le froid commençaient à percer au travers de ses vêtements, et il grelottait. Il se recroquevilla sous l'arbre en se faisant la réflexion qu'on avait plus froid quand on était seul que quand on était à deux en train de discuter.
C'est quand il sentit deux mains froides l'empoigner fermement qu'il se rendit compte qu'il s'était endormi. Il crut d'abord que c'était son ami, puis se rendit compte qu'il s'agissait de son père.
- "C'est malin, ça ! Manquerait plus que tu tombes malade, maintenant... "
Il le jeta sur son épaule et entreprit de remonter la pente du jardin jusqu'à la maison pour le ramener dans son lit. Fred en profita pour jeter un œil à sa montre, bien qu'il n'en aurait pas vraiment eu besoin : celle-ci ne fit que confirmer ce qu'il devinait déjà. L'aube était toute proche, à en croire la couleur du ciel qui pâlissait, et les aiguilles de sa montre qui indiquaient cinq heure trente du matin. Cette nouvelle lui fit l'effet d'une douche froide. Il s'était endormi ! Si ça tombe, Oscar était venu et l'avait trouvé assoupi, n'avait pas voulu le réveiller et était reparti ? Ou alors, il n'était pas venu du tout, ce qui était sans doute pire. Car ça voulait sans doute dire qu'il avait vraiment foiré avec cette stupide question...
Le lendemain c'était samedi. Sa mère était partie faire des courses au centre commercial et son père regardait un bête feuilleton allemand à la télé. Il avait dormi tard et ses parents l'avaient laissé faire. Quand il s'est levé, il s'est servi un bol de céréales avec du lait et un grand verre de jus d'orange, puis s'était installé dans le divan à côté de son père. Il s'attendait à devoir fournir une explication sur sa présence dans le jardin la veille, mais non. Ça lui convenait très bien, car il était mauvais menteur et se voyait mal expliquer la vérité. Il resta un moment assis à fixer l'écran, puis quand il se rendit compte qu'il ne regardait pas vraiment, il préféra remonter dans sa chambre, non sans avoir débarrassé son bol. Là, il passa une bonne partie de l'après-midi à surfer sur les forums, s'amusant des débats et des questions qui se posaient. Comme il se l'était promis, il ne fit pas allusion une seule fois au secret exceptionnel qu'il détenait. Mais au fur et à mesure, il se rendit compte qu'en fait, ce qu'il cherchait, c'était de déceler dans ces discussions si d'autres que lui semblaient détenir ce même secret. Il réinterprétait chaque message, chaque smiley, pour évaluer si ça pouvait cacher "quelque chose de plus".
Quand sa mère rentra, il était déjà six heures et demie. Elle l'appela pour qu'il mette la table, alors qu'elle rangeait les courses. Visiblement, elle ne s'était pas contentée d'aller au supermarché. Il y avait là au moins trois sacs de magasins de vêtements différents, un sac d'un magasin de chaussures, un sac d'une librairie, un sac d'un magasin de sport en plus des quatre sacs du supermarché. Elle commença par vider ces sacs-là : ils contenaient des surgelés et des aliments frais. Les vêtements et les chaussures, visiblement, c'était pour elle. Elle posa les sacs sur l'escalier qui menait à leur chambre. Puis, du sac de la librairie, elle sortit un livre de poche et le lui tendit.
- "Tiens, un peu de lecture. Peut-être qu'avec ça, tu t'endormiras dans ton lit plutôt qu'à la belle étoile ?"
Le livre, c'était Harry Potter à l'Ecole des Sorciers. Il l'avait déjà emprunté à la bibliothèque, mais ça tombait bien : il cachait encore quelques bouquins sur le vampirisme qui n'avaient pas trouvé de couverture de camouflage. Celui-ci ferait parfaitement l'affaire ! Et, vu que le sac de la librairie semblait contenir encore d'autres volumes, il ne doutait pas qu'il pourrait bientôt cacher d'autres livres.
- "Super ! Merci, maman." lui dit-il en l'embrassant.
- "Mais si tu te sens encore l'âme d'un aventurier, je t'ai ramené autre chose", dit-elle en se dirigeant vers le grand sac qui provenait du magasin de sport. Elle en sortit une sorte de freesbee en toile géant.
Quand Fred vit le dessin sur le freesbee, son visage se fendit d'un sourire lumineux : c'était une tente igloo qui se montait instantanément. On la jetait par terre, et hop ! Comme par magie, elle prenait forme en une seconde.
Lorsqu'il tendit la main pour s'en emparer en balbutiant un merci, sa mère écarta l'objet.
- "Mais il va falloir la mériter... Je ne veux plus te voir dans le jardin la nuit sans notre permission. Si tu te tiens sage jusqu'au week-end prochain, on en reparlera." Elle rangea la tente dans le sac de sport, et le posa sur l'escalier à côté des sacs de vêtements.
Aïe ! Ils l'avaient déjà surpris deux fois, peut-être plus même sans qu'il ne s'en rende compte. Il pensait qu'ils s'en fichaient, puisqu'ils n'avaient pas pris la peine de lui en parler jusqu'ici. Mais visiblement, il s'était trompé. Une fois de plus, il s'attendait à devoir donner des explications, mais il n'en fut rien. Sa mère s'affaira aux fourneaux pendant qu'il terminait de mettre la table, et son père changea de chaîne pour regarder le journal télévisé. Il avait passé presque toute la journée devant le poste de télévision. C'est quelque chose qui ne lui arrivait jamais avant.
Avant, c'était avant qu'il ne soit renvoyé de son travail. Oh, il n'avait pas été renvoyé parce qu'il travaillait mal, mais parce que la société pour laquelle il travaillait avait dû fermer ses portes. C'était il y a trois mois. Depuis, quand il n'allait pas à des rendez-vous pour un éventuel futur nouvel emploi, ou qu'il n'était pas occupé à postuler en ligne, il passait le plus clair de son temps à regarder la télévision. En fait, non, les premières semaines, il n'avait pas été comme ça. Il était même plutôt content de ce temps libre qui lui était attribué. Il avait repeint tout l'étage, faisait à manger pour quand maman rentrait de son travail... Puis, quand les premières réponses négatives ont commencé à arriver, son humeur s'est assombrie. Il est devenu avare de paroles, les disputes avec sa mère ont commencé à se multiplier. L'ambiance à la maison devenait insupportable. C'est comme ça que Fred avait commencé à se réfugier au fond du jardin, et finalement fait la connaissance d'Oscar.
Oscar ! Comment allait-il le revoir s'il était interdit de sortie ? Il n'eut pas le temps de se poser la question plus longtemps. Le journal était fini, le souper était prêt, et ils passaient à table. Pendant le repas, qui avait pourtant commencé dans le silence le plus complet, son père fit une remarque sur les achats de la journée, en reprochant à sa femme de faire des dépenses inconsidérées et inutiles alors que leur situation financière n'était pas sûre. La discussion dégénéra presque instantanément en dispute. D'abord froide et acerbe, avec des éclairs dans les regards qu'ils se lançaient par-dessus la table, puis les cris et les insultes prirent rapidement le dessus.
Fred grimpa dans sa chambre sans demander son reste, se jeta sur son lit en enfonçant sa tête dans son oreiller pour ne plus les entendre, et laissa s'écouler les larmes qu'il avait retenues jusque là. Seul le sommeil vint calmer les flots de tristesse qui le submergeaient.
Il se réveilla en sursaut sans comprendre pourquoi. En jetant un œil à son réveil, il se rendit compte qu'il était déjà minuit trente. Il avait dormi quatre heures. C'est en entendant les grattements de l'autre côté de sa chambre entièrement plongée dans le noir qu'il sût ce qui l'avait réveillé. Ils provenaient de la fenêtre. Ses rideaux étaient tirés, mais son cœur battait déjà de découvrir qui était à l'origine de ces grattements. Il tendit prudemment l'oreille pour vérifier que ses parents dormaient bien, puis se leva sur la pointe de pieds pour aller ouvrir.
C'était bien lui ! Oscar, accroupi sur l'appuie de fenêtre extérieur comme un oiseau sur une branche.
- "Alors comme ça c'est vrai ? Les vampires ne peuvent pas entrer dans une demeure sans y avoir été invité ?" demanda Fred, un sourire jusqu'aux oreilles, tant il était heureux de revoir son ami qu'il avait cru perdre.
- "Mais non, c'est juste une question de politesse, qu'est-ce que tu crois ?"
Et ils pouffèrent tous les deux de rire, le plus discrètement possible, afin de ne pas réveiller les parents qui dormaient.
Ils s'assirent face à face en tailleur sur le lit.
- "C'est quand même plus confortable ici" fit remarquer Oscar. "C'est chauffé, c'est moelleux... Que demander de plus ?"
- "Chut ! Ne parle pas trop fort, je ne veux pas réveiller mes parents. S'ils te trouvent ici, ça va être ma fête. Ils m'ont surpris dehors, la nuit dernière. Et ils m'ont bien fait comprendre que ça ne leur plaisait pas. Je suis interdit de sortie nocturne."
- "C'est ce que je me suis dit, quand je ne t'ai pas vu venir ce soir. Je suis désolé pour hier. Je voulais vraiment être sûr de ma réponse avant de te la donner. Ça n'était pas une question facile. Dans ma situation, il y a mille et une réponses possibles à cette question, comme : revoir le soleil, ne plus jamais avoir à subir le goût métallique du sang dans ma gorge, ne plus jamais connaître ce sommeil de plomb déserté de tout rêve chaque jour que Dieu fait, mourir... Mais finalement, toutes ces réponses n'expriment que des regrets. Je voulais une réponse porteuse d'espoir."
Il laissa un silence emplir la pièce, comme pour former une sorte d'écrin précieux autour de la réponse qu'il avait mis près de quarante-huit heures à formuler.
- " Ce qui me ferait le plus plaisir, ce serait d'avoir un ami... et de ne pas le perdre."
dimanche 1 mars 2009
Oscar & Fred - La réponse
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J'écris !,
Oscar et Fred
jeudi 15 janvier 2009
Espérance
"C'était l'anniversaire de Neo aujourd'hui. Nous avons fêté ça en mangeant une soupe gargantuesque, mélangeant toutes les sortes de légumes du jardin : pommes de terre, carrottes, radis, navets et même betterave.
Puis nous sommes allés à la rivière nous baigner. Son rire résonnait à des kilomètres à la ronde et faisait naître en moi des sentiments contradictoires. Je riais avec lui, mais à l'intérieur, des torrents de larmes me glaçaient le coeur. Combien ne donnerais-je pas pour que Sam soit encore là. Je suis si seule depuis qu'il nous a quitté.
Je me souviens encore de notre rencontre.
A une époque, il n'était pas rare pour nous de trouver d'autres humains, isolés ou en petits groupes, cherchant eux aussi à recréer un ersatz de société. En général, ils étaient étonnés de trouver un groupe aussi imposant et organisé que le nôtre. Cela leur donnait de l'espoir. L'espoir qu'un jour peut-être l'humanité parviendrait à reprendre pied.
Cela faisait des décennies que nous avions été forcés d'abandonner toute civilisation. Bien que n'ayant pas connu cette ère, je me souviens des histoires que nous contait ma grand-mère, qu'elle tenait elle-même de sa grand-mère qui avait connu le cataclysme. Elle disait que l'eau arrivait toute seule dans les maisons, et qu'on la faisait sortir d'un tuyau à la demande. Plus magique encore : elle sortait chaude, si on le désirait. Les gens ne se déplaçaient pas à pied, mais conduits par des boîtes métalliques qui se déplaçaient sans que l'on doivent les tirer ou les pousser. On recevait des nouvelles des autres tribus par une boîte à image qui montrait ce qui se passait ailleurs. D'ailleurs, les tribus à cette époque-là étaient non seulement beaucoup plus nombreuses, mais surtout beaucoup plus grandes. D'après elle, le monde était peuplé d'au moins cent mille fois notre tribu, peut-être même plus.
Puis elle racontait comment les humains avaient tout foutu en l'air avec leur civilisation. Elle racontait qu'il avaient acquis le pouvoir de faire exploser des montagnes plus vite et plus fort que si ç'avait été un volcan. Mais surtout, toutes leurs inventions magiques avaient des effets néfastes sur leur environnement et il n'en ont pas tenu compte. Ils détruisaient des forêts entières, créaient des plantes qui tuaient les insectes, asséchaient les rivières, faisaient disparaître des espèces entières d'animaux... Il paraît que vers la fin, certains ont tenté de réveiller les consciences et de faire marche arrière, mais il était trop tard. L'équilibre était déjà rompu, et une chose en entraînant une autre, c'est tout l'écosystème qui s'est effondré.
Les abeilles ont disparu. Ils ont bien essayé de mettre au point des systèmes artificiels de polénisation, mais ça n'a pas donné les résultats escomptés et une grande partie des espèces végétales a disparu à leur suite. C'est pas grave, nous créerons des plantes hybrides qui ne nécessitent pas de polénisation, se sont dit les humains. Ce qui a entraîné la disparition d'autres espèces d'insectes qui se nourrissaient de ce pollen, puis d'oiseaux et de rongeurs qui se nourrissaient de ces insectes, puis d'autres animaux qui se nourrissaient de ces oiseaux et de ces rongeurs...
Du jour au lendemain (ou peut-être que ça a pris dix ans), la famine régnait partout dans le monde. Les gouvernements sont tombés sous les révoltes populaires, les gens ont commencé à s'entretuer. Plus personne ne travaillait dans les fabriques, ni pour le bien de la communauté. De petits groupes commençaient à se former et pillaient tout ce qui tenait encore debout, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à piller. Alors les hommes sont devenus nomades. Les petits groupes se déplaçaient, croisant ça et là d'autres groupes. Parfois ils s'alliaient pour devenir un groupe plus grand et plus fort, ou alors ils se battaient jusqu'à ce qu'un des deux groupes ait obtenu la victoire. Auquel cas, le vainqueur s'emparait de tous les biens du vaincu, de ses femmes et de ses médecins aussi. Parce qu'un autre problème commençait à faire surface : la fertilité avait dramatiquement chuté. Les femmes qui avaient la chance de parvenir à être enceinte étaient à peu près sûres de le perdre avant terme. Les tribus qui disposaient d'un médecin avaient plus de chances de parvenir à sauver l'un ou l'autre nourrisson. Les femmes qui enfantaient étaient portées aux nues. Elles étaient de véritables trésors pour lesquels les hommes étaient prêts à sacrifier leur vie.
On aurait pu croire qu'à force de s'absorber les unes les autres, les tribus deviendraient de plus en plus grandes. C'est sans doute ce qui est arrivé dans un premier temps, mais très vite, la natalité n'a plus pu compenser les pertes dûes tant aux morts naturelles qu'aux combats.
Les combats n'ont alors plus étés nécessaires. Certaines tribus ont tout simplement disparus, les autres étaient trop contentes de pouvoir renouveler leur sang. Aux combats se sont substituées les orgies. Les rencontres d'autres tribus étaient si rares, que tous les hommes et femmes "matures" copulaient ensemble sans arrêt pendant quatre cycles. Celles et ceux qui ne voulaient pas s'y soumettre étaient tout simplement violés.
Malgré tout, les tribus se sont décimées. Pas seulement à cause de l'infertilité, bien sûr, mais les humains étaient devenus beaucoup plus vulnérables à toutes les maladies, et moins résistants à leur environnement. Et bientôt, nous ne croisâmes plus âme qui vive. Je suis née de la dernière orgie que ma tribu ait connue, et fut le seul fruit de cet ultime acte d'espoir. Nous avons arpenté les terres inlassablement, ne dormant pas deux nuits au même endroit si nous n'y étions pas obligés. Peu à peu, toutes les femmes de ma tribu ont passé l'âge d'enfanter. Plus aucune n'a donné d'enfant après ma naissance. Lorsqu'arrivèrent mes premières règles, tous les hommes de ma tribu s'y sont essayé, l'un après l'autre, nuit après nuit, cycle après cycle. Cela dura trois ans avant qu'ils n'abandonnent tout espoir. Ils étaient vieux, de plus en plus vieux. Il ne fallut plus longtemps pour que l'avant-avant-dernière génération ne succombe. L'avant-dernière génération, celle de ma mère, la suivit de près. Nous étions au bord de l'extinction quand il est apparu, tel le messie.
La nuit était tombée, nous nous étions arrêtés près d'une grotte et avions allumé un feu. Nous nous apprêtions à nous blottir les uns contre les autres quand un bruit de branche cassée nous a fait sursauter. Les plaines étaient silencieuses d'ordinaires, car nous étions les seuls à y faire du bruit. Mais ce bruit venait de l'extérieur de notre cercle, derrière nous.
Lorsque je l'ai vu, mon coeur s'est arrêté de battre. Il était beau comme un rayon de soleil après la pluie. Une larme perlait au coin de ses yeux bleus. Et alors que je notais ce détail dans mon esprit, je me rendis compte que moi aussi j'étais en train de pleurer. Attirés l'un par l'autre comme le soleil par l'horizon, nous sommes tombés dan les bras l'un de l'autre et nous sommes dévorés de baisers. Les autres nous ont regardé faire l'amour dans un silence lumineux d'espoir.
Il était le dernier de sa tribu. Il y avait donc bien d'autres tribus ! Cela faisait trois ans que sa mère, la dernière survivante avant lui, avait succombé à une blessure infectée qui lui avait rongé les jambes suite à une mauvaise chute. Depuis, ne pouvant accepter l'idée d'être le dernier homme sur terre, il avait erré dans l'espoir de rencontrer quelqu'un.
De notre amour est né Neo. Comme s'ils étaient rassurés par l'espoir qu'il leur avait rendu, les anciens de l'avant-dernière génération (je ne devrais plus dire comme ça, maintenant que Neo est là) nous ont quittés les uns après les autres, de vieillesse ou de maladie. Bientôt nous ne fûmes plus que trois.
Même alors, nous avons continué à avancer sur les chemins, franchissant vallées, rivières et montagnes, pour trouver la nouvelle étincelle qui nous permettrait de continuer à espérer. Car bien que nous fassions l'amour chaque jour, mon ventre n'accueillit plus aucun fruit.
Puis un jour nous avons trouvé cet endroit. Une maison, dont les anciens se servaient pour vivre, avant le nomadisme. Ils mangeaient dans leurs maisons, dormaient dans leurs maisons, faisaient l'amour et enfantaient dans leurs maisons... Elle était située en lisière d'une forêt, juste à côté d'une rivière. Cette même rivière dans laquelle Neo s'ébrouait gaiement ce matin encore.
Nous y avons vécu heureux. Nous avons réussi à réapprivoiser certains légumes, des racines principalement, dans un petit potager. Nous nous sommes fabriqué des meubles : un lit, une table, des chaises. J'ai même failli donner naissance à un second enfant. Malheureusement, la grossesse n'est pas arrivée à terme. J'ai accouché d'un enfant mort-né au bout de six mois. J'ai eu tellement de mal à l'accepter que j'ai feint qu'il était en vie, lui donnant le sein, le lavant et le berçant sans cesser un instant de pleurer. Sam a fini par me l'enlever, avant que je ne perde totalement la raison. Il disait 'Ce n'est pas grave, nous y sommes arrivés, ça a marché, ça marchera encore...'
Mais même s'il disait vrai, nous n'avons jamais pu le vérifier. Sam coupait du bois pour le feu, près de la rivière. Un arbre lui est tombé dessus, le coinçant sous l'eau. En entendant le bruit, j'ai accouru pour essayer de le sortir de là, mais c'était trop lourd. En entendant mes hurlements, Neo est sorti de la maison pour m'aider, mais rien n'y fit. Nous l'avons vu mourir sous nos yeux.
Nous avons longtemps pleuré dans les bras l'un de l'autre. Puis nous avons tenté de reprendre notre vie. Cela fait tout juste un an aujourd'hui. Nous n'y sommes pas vraiment arrivés. Nous n'y arriverons pas. Il y a quelques mois, des taches sombres sont apparues sur mes seins. Elles se sont étendues et recouvrent aujourd'hui mes bras, mes épaules, mon cou... Je me sens faible. Cette maladie a emporté de nombreux anciens des précédentes générations. Neo est trop jeune, il ne survivra pas seul sans moi. Ce que j'ai à faire, je dois le faire tant que j'en ai encore la force physique. Mais en aurais-je le courage ? Comment le lui expliquer ? Dois-je seulement le lui expliquer, ou le faire par surprise, dans son sommeil, pour qu'il ne se rende compte de rien ?"
Il déposa le parchemin et se mit à pleurer. Tout ce chemin parcouru, ces années d'errance... Il est arrivé trop tard. Il jeta un regard triste aux deux cadavres enlacés sur le lit et referma la porte sur eux, emmenant le témoignage poignant de cette survivante qui avait perdu l'espoir. Il le continuerait. Il conterait cette histoire à Lea, sa fille, pour qu'elle ne perde jamais espoir.
Puis nous sommes allés à la rivière nous baigner. Son rire résonnait à des kilomètres à la ronde et faisait naître en moi des sentiments contradictoires. Je riais avec lui, mais à l'intérieur, des torrents de larmes me glaçaient le coeur. Combien ne donnerais-je pas pour que Sam soit encore là. Je suis si seule depuis qu'il nous a quitté.
Je me souviens encore de notre rencontre.
A une époque, il n'était pas rare pour nous de trouver d'autres humains, isolés ou en petits groupes, cherchant eux aussi à recréer un ersatz de société. En général, ils étaient étonnés de trouver un groupe aussi imposant et organisé que le nôtre. Cela leur donnait de l'espoir. L'espoir qu'un jour peut-être l'humanité parviendrait à reprendre pied.
Cela faisait des décennies que nous avions été forcés d'abandonner toute civilisation. Bien que n'ayant pas connu cette ère, je me souviens des histoires que nous contait ma grand-mère, qu'elle tenait elle-même de sa grand-mère qui avait connu le cataclysme. Elle disait que l'eau arrivait toute seule dans les maisons, et qu'on la faisait sortir d'un tuyau à la demande. Plus magique encore : elle sortait chaude, si on le désirait. Les gens ne se déplaçaient pas à pied, mais conduits par des boîtes métalliques qui se déplaçaient sans que l'on doivent les tirer ou les pousser. On recevait des nouvelles des autres tribus par une boîte à image qui montrait ce qui se passait ailleurs. D'ailleurs, les tribus à cette époque-là étaient non seulement beaucoup plus nombreuses, mais surtout beaucoup plus grandes. D'après elle, le monde était peuplé d'au moins cent mille fois notre tribu, peut-être même plus.
Puis elle racontait comment les humains avaient tout foutu en l'air avec leur civilisation. Elle racontait qu'il avaient acquis le pouvoir de faire exploser des montagnes plus vite et plus fort que si ç'avait été un volcan. Mais surtout, toutes leurs inventions magiques avaient des effets néfastes sur leur environnement et il n'en ont pas tenu compte. Ils détruisaient des forêts entières, créaient des plantes qui tuaient les insectes, asséchaient les rivières, faisaient disparaître des espèces entières d'animaux... Il paraît que vers la fin, certains ont tenté de réveiller les consciences et de faire marche arrière, mais il était trop tard. L'équilibre était déjà rompu, et une chose en entraînant une autre, c'est tout l'écosystème qui s'est effondré.
Les abeilles ont disparu. Ils ont bien essayé de mettre au point des systèmes artificiels de polénisation, mais ça n'a pas donné les résultats escomptés et une grande partie des espèces végétales a disparu à leur suite. C'est pas grave, nous créerons des plantes hybrides qui ne nécessitent pas de polénisation, se sont dit les humains. Ce qui a entraîné la disparition d'autres espèces d'insectes qui se nourrissaient de ce pollen, puis d'oiseaux et de rongeurs qui se nourrissaient de ces insectes, puis d'autres animaux qui se nourrissaient de ces oiseaux et de ces rongeurs...
Du jour au lendemain (ou peut-être que ça a pris dix ans), la famine régnait partout dans le monde. Les gouvernements sont tombés sous les révoltes populaires, les gens ont commencé à s'entretuer. Plus personne ne travaillait dans les fabriques, ni pour le bien de la communauté. De petits groupes commençaient à se former et pillaient tout ce qui tenait encore debout, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à piller. Alors les hommes sont devenus nomades. Les petits groupes se déplaçaient, croisant ça et là d'autres groupes. Parfois ils s'alliaient pour devenir un groupe plus grand et plus fort, ou alors ils se battaient jusqu'à ce qu'un des deux groupes ait obtenu la victoire. Auquel cas, le vainqueur s'emparait de tous les biens du vaincu, de ses femmes et de ses médecins aussi. Parce qu'un autre problème commençait à faire surface : la fertilité avait dramatiquement chuté. Les femmes qui avaient la chance de parvenir à être enceinte étaient à peu près sûres de le perdre avant terme. Les tribus qui disposaient d'un médecin avaient plus de chances de parvenir à sauver l'un ou l'autre nourrisson. Les femmes qui enfantaient étaient portées aux nues. Elles étaient de véritables trésors pour lesquels les hommes étaient prêts à sacrifier leur vie.
On aurait pu croire qu'à force de s'absorber les unes les autres, les tribus deviendraient de plus en plus grandes. C'est sans doute ce qui est arrivé dans un premier temps, mais très vite, la natalité n'a plus pu compenser les pertes dûes tant aux morts naturelles qu'aux combats.
Les combats n'ont alors plus étés nécessaires. Certaines tribus ont tout simplement disparus, les autres étaient trop contentes de pouvoir renouveler leur sang. Aux combats se sont substituées les orgies. Les rencontres d'autres tribus étaient si rares, que tous les hommes et femmes "matures" copulaient ensemble sans arrêt pendant quatre cycles. Celles et ceux qui ne voulaient pas s'y soumettre étaient tout simplement violés.
Malgré tout, les tribus se sont décimées. Pas seulement à cause de l'infertilité, bien sûr, mais les humains étaient devenus beaucoup plus vulnérables à toutes les maladies, et moins résistants à leur environnement. Et bientôt, nous ne croisâmes plus âme qui vive. Je suis née de la dernière orgie que ma tribu ait connue, et fut le seul fruit de cet ultime acte d'espoir. Nous avons arpenté les terres inlassablement, ne dormant pas deux nuits au même endroit si nous n'y étions pas obligés. Peu à peu, toutes les femmes de ma tribu ont passé l'âge d'enfanter. Plus aucune n'a donné d'enfant après ma naissance. Lorsqu'arrivèrent mes premières règles, tous les hommes de ma tribu s'y sont essayé, l'un après l'autre, nuit après nuit, cycle après cycle. Cela dura trois ans avant qu'ils n'abandonnent tout espoir. Ils étaient vieux, de plus en plus vieux. Il ne fallut plus longtemps pour que l'avant-avant-dernière génération ne succombe. L'avant-dernière génération, celle de ma mère, la suivit de près. Nous étions au bord de l'extinction quand il est apparu, tel le messie.
La nuit était tombée, nous nous étions arrêtés près d'une grotte et avions allumé un feu. Nous nous apprêtions à nous blottir les uns contre les autres quand un bruit de branche cassée nous a fait sursauter. Les plaines étaient silencieuses d'ordinaires, car nous étions les seuls à y faire du bruit. Mais ce bruit venait de l'extérieur de notre cercle, derrière nous.
Lorsque je l'ai vu, mon coeur s'est arrêté de battre. Il était beau comme un rayon de soleil après la pluie. Une larme perlait au coin de ses yeux bleus. Et alors que je notais ce détail dans mon esprit, je me rendis compte que moi aussi j'étais en train de pleurer. Attirés l'un par l'autre comme le soleil par l'horizon, nous sommes tombés dan les bras l'un de l'autre et nous sommes dévorés de baisers. Les autres nous ont regardé faire l'amour dans un silence lumineux d'espoir.
Il était le dernier de sa tribu. Il y avait donc bien d'autres tribus ! Cela faisait trois ans que sa mère, la dernière survivante avant lui, avait succombé à une blessure infectée qui lui avait rongé les jambes suite à une mauvaise chute. Depuis, ne pouvant accepter l'idée d'être le dernier homme sur terre, il avait erré dans l'espoir de rencontrer quelqu'un.
De notre amour est né Neo. Comme s'ils étaient rassurés par l'espoir qu'il leur avait rendu, les anciens de l'avant-dernière génération (je ne devrais plus dire comme ça, maintenant que Neo est là) nous ont quittés les uns après les autres, de vieillesse ou de maladie. Bientôt nous ne fûmes plus que trois.
Même alors, nous avons continué à avancer sur les chemins, franchissant vallées, rivières et montagnes, pour trouver la nouvelle étincelle qui nous permettrait de continuer à espérer. Car bien que nous fassions l'amour chaque jour, mon ventre n'accueillit plus aucun fruit.
Puis un jour nous avons trouvé cet endroit. Une maison, dont les anciens se servaient pour vivre, avant le nomadisme. Ils mangeaient dans leurs maisons, dormaient dans leurs maisons, faisaient l'amour et enfantaient dans leurs maisons... Elle était située en lisière d'une forêt, juste à côté d'une rivière. Cette même rivière dans laquelle Neo s'ébrouait gaiement ce matin encore.
Nous y avons vécu heureux. Nous avons réussi à réapprivoiser certains légumes, des racines principalement, dans un petit potager. Nous nous sommes fabriqué des meubles : un lit, une table, des chaises. J'ai même failli donner naissance à un second enfant. Malheureusement, la grossesse n'est pas arrivée à terme. J'ai accouché d'un enfant mort-né au bout de six mois. J'ai eu tellement de mal à l'accepter que j'ai feint qu'il était en vie, lui donnant le sein, le lavant et le berçant sans cesser un instant de pleurer. Sam a fini par me l'enlever, avant que je ne perde totalement la raison. Il disait 'Ce n'est pas grave, nous y sommes arrivés, ça a marché, ça marchera encore...'
Mais même s'il disait vrai, nous n'avons jamais pu le vérifier. Sam coupait du bois pour le feu, près de la rivière. Un arbre lui est tombé dessus, le coinçant sous l'eau. En entendant le bruit, j'ai accouru pour essayer de le sortir de là, mais c'était trop lourd. En entendant mes hurlements, Neo est sorti de la maison pour m'aider, mais rien n'y fit. Nous l'avons vu mourir sous nos yeux.
Nous avons longtemps pleuré dans les bras l'un de l'autre. Puis nous avons tenté de reprendre notre vie. Cela fait tout juste un an aujourd'hui. Nous n'y sommes pas vraiment arrivés. Nous n'y arriverons pas. Il y a quelques mois, des taches sombres sont apparues sur mes seins. Elles se sont étendues et recouvrent aujourd'hui mes bras, mes épaules, mon cou... Je me sens faible. Cette maladie a emporté de nombreux anciens des précédentes générations. Neo est trop jeune, il ne survivra pas seul sans moi. Ce que j'ai à faire, je dois le faire tant que j'en ai encore la force physique. Mais en aurais-je le courage ? Comment le lui expliquer ? Dois-je seulement le lui expliquer, ou le faire par surprise, dans son sommeil, pour qu'il ne se rende compte de rien ?"
Il déposa le parchemin et se mit à pleurer. Tout ce chemin parcouru, ces années d'errance... Il est arrivé trop tard. Il jeta un regard triste aux deux cadavres enlacés sur le lit et referma la porte sur eux, emmenant le témoignage poignant de cette survivante qui avait perdu l'espoir. Il le continuerait. Il conterait cette histoire à Lea, sa fille, pour qu'elle ne perde jamais espoir.
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dimanche 14 décembre 2008
Oscar & Fred - La question
Fred, qui était rouge de honte l'instant d'avant d'avoir osé prononcer à voix hautes ses idées saugrenues sur les vampires, devint d'un seul coup blanc comme un linge. Face à lui, Oscar souriant de toutes ses dents avait l'air d'un touriste de retour de la Costa Del Sol. Il n'en croyait pas ses yeux ! Bien sûr, il n'avait pas les longues dents de Dracula, mais les canines de son nouvel ami étaient sans conteste plus affûtées que les siennes. D'un seul coup, toutes ses lectures refaisaient surface et se présentaient à lui sous un angle nouveau. Mille et une questions fusaient dans son esprit, mais elles se bousculaient et aucun son ne franchissait le barrage de sa bouche. Il fut pris d'un vertige soudain : picotements dans les jambes, petites taches noires qui se mirent à danser devant ses yeux, sifflement dans les oreilles...
Sentant son ami à deux doigts de la syncope, Oscar fut pris de panique et cessa de sourire.
- Eh ! Reste avec moi, dit-il en le retenant par le bras alors qu'il commençait à vaciller.
- ... un v... un vampire...
Ce sont les seuls mots que Fred parvint à articuler avant de tourner de l'oeil et de s'écrouler dans les bras d'Oscar.
Avec toutes les précautions du monde, Oscar l'étendit à même le sol, posant délicatement sa tête sur ses genoux. Alors qu'il lui écartait la mèche de cheveux qui lui barrait le front, sa tête glissa sur le côté, lui présentant ainsi sa nuque fragile, comme s'il avait voulu le tester par une ultime tentation. Mais il a dépassé ce stade à présent : Fred n'est déjà plus une proie à ses yeux.
Il faisait parfois cet effet-là aux mortels qui découvraient sa véritable nature. Il n'avait pas voulu effrayer son ami, alors pour se rassurer, il sonda l'esprit du jeune garçon pour comprendre si c'était de la terreur ou plutôt le vertige qu'une telle révélation avait provoqué en lui qui lui avait fait perdre connaissance. Fort heureusement, c'était plutôt la deuxième option. Il voyait des milliers d'images se bousculer derrière les paupières closes. Elles étaient issues de films, de livres, de gravures anciennes... Il semblait être réellement passionné par le sujet. Il y avait dans ces souvenirs une foule de sources qui n'étaient pas vraiment destinées aux enfants de son âge. Il avait face à lui le plus jeune expert ès vampires qu'il lui avait été donné de rencontrer durant ces siècles d'errance. Ces passionnés - les vrais, pas ceux qui se contentent d'enfiler les livres et films d'horreurs pour se faire frissonner, mais ceux qui se plongent aussi dans les livres d'histoire, les légendes d'autrefois et les faits divers - attisent toujours sa curiosité. Il lui est arrivé que certains d'entre eux lui apprennent des choses qu'il ignorait jusqu'alors sur sa condition, ses congénères, leur histoire...
- Hé, arrête de me caresser les cheveux, je ne suis pas ta petite amie ! décoche soudainement Fred, alors qu'il se dégage des genoux d'Oscar en souriant d'un air mêlant la gêne et la moquerie.
- Désolé, je t'ai pris pour une damoiselle en détresse, à tomber dans les pommes comme ça... répondit le vampire sur le même ton.
Fred ne pouvait détacher son regard. C'était comme s'il le voyait pour la première fois. Oscar entendait d'ici toutes les observations qu'il formulait sur sa lividité, l'aspect dur et froid de sa peau qu'il avait d'abord attribué à sa vie de vagabond, le langage parfois un peu dépassé qu'il utilisait... Maintenant qu'il avait confirmation de ses soupçons, il le redécouvrait sous un autre angle. Il resta un long moment sans rien dire, juste à le regarder intensément. Oscar cessa de sonder son esprit, parce que toutes ces réflexions lui donnaient le tournis. Finalement, la première question qui sortit de sa bouche fut :
- Qu'est-ce qui te ferait vraiment plaisir ?
Silence interloqué. Oscar s'attendait à tout sauf à ça. De "quel âge as-tu ?" à "qui t'a fait ça ?" en passant par "qu'est-ce que ça fait ?", il se demandait quelle serait la première question à franchir ses lèvres, mais jamais il n'aurait imaginé... ça. Une question toute simple de prime abord, mais tellement lourde de sens. Ce jeune garçon, visiblement passionné des vampires, rencontre l'objet de sa passion - chance que très peu d'humains ont connue, et encore moins en sont sortis vivants - et au lieu de poser mille et une questions pour assouvir sa propre curiosité, il s'enquiert de connaître ses désirs profonds. Personne ne lui avait jamais posé cette question, même de son vivant. Il voulait y apporter une réponse sincère.
- Je vais y réfléchir, dit-il simplement.
Et il disparut.
Sentant son ami à deux doigts de la syncope, Oscar fut pris de panique et cessa de sourire.
- Eh ! Reste avec moi, dit-il en le retenant par le bras alors qu'il commençait à vaciller.
- ... un v... un vampire...
Ce sont les seuls mots que Fred parvint à articuler avant de tourner de l'oeil et de s'écrouler dans les bras d'Oscar.
Avec toutes les précautions du monde, Oscar l'étendit à même le sol, posant délicatement sa tête sur ses genoux. Alors qu'il lui écartait la mèche de cheveux qui lui barrait le front, sa tête glissa sur le côté, lui présentant ainsi sa nuque fragile, comme s'il avait voulu le tester par une ultime tentation. Mais il a dépassé ce stade à présent : Fred n'est déjà plus une proie à ses yeux.
Il faisait parfois cet effet-là aux mortels qui découvraient sa véritable nature. Il n'avait pas voulu effrayer son ami, alors pour se rassurer, il sonda l'esprit du jeune garçon pour comprendre si c'était de la terreur ou plutôt le vertige qu'une telle révélation avait provoqué en lui qui lui avait fait perdre connaissance. Fort heureusement, c'était plutôt la deuxième option. Il voyait des milliers d'images se bousculer derrière les paupières closes. Elles étaient issues de films, de livres, de gravures anciennes... Il semblait être réellement passionné par le sujet. Il y avait dans ces souvenirs une foule de sources qui n'étaient pas vraiment destinées aux enfants de son âge. Il avait face à lui le plus jeune expert ès vampires qu'il lui avait été donné de rencontrer durant ces siècles d'errance. Ces passionnés - les vrais, pas ceux qui se contentent d'enfiler les livres et films d'horreurs pour se faire frissonner, mais ceux qui se plongent aussi dans les livres d'histoire, les légendes d'autrefois et les faits divers - attisent toujours sa curiosité. Il lui est arrivé que certains d'entre eux lui apprennent des choses qu'il ignorait jusqu'alors sur sa condition, ses congénères, leur histoire...
- Hé, arrête de me caresser les cheveux, je ne suis pas ta petite amie ! décoche soudainement Fred, alors qu'il se dégage des genoux d'Oscar en souriant d'un air mêlant la gêne et la moquerie.
- Désolé, je t'ai pris pour une damoiselle en détresse, à tomber dans les pommes comme ça... répondit le vampire sur le même ton.
Fred ne pouvait détacher son regard. C'était comme s'il le voyait pour la première fois. Oscar entendait d'ici toutes les observations qu'il formulait sur sa lividité, l'aspect dur et froid de sa peau qu'il avait d'abord attribué à sa vie de vagabond, le langage parfois un peu dépassé qu'il utilisait... Maintenant qu'il avait confirmation de ses soupçons, il le redécouvrait sous un autre angle. Il resta un long moment sans rien dire, juste à le regarder intensément. Oscar cessa de sonder son esprit, parce que toutes ces réflexions lui donnaient le tournis. Finalement, la première question qui sortit de sa bouche fut :
- Qu'est-ce qui te ferait vraiment plaisir ?
Silence interloqué. Oscar s'attendait à tout sauf à ça. De "quel âge as-tu ?" à "qui t'a fait ça ?" en passant par "qu'est-ce que ça fait ?", il se demandait quelle serait la première question à franchir ses lèvres, mais jamais il n'aurait imaginé... ça. Une question toute simple de prime abord, mais tellement lourde de sens. Ce jeune garçon, visiblement passionné des vampires, rencontre l'objet de sa passion - chance que très peu d'humains ont connue, et encore moins en sont sortis vivants - et au lieu de poser mille et une questions pour assouvir sa propre curiosité, il s'enquiert de connaître ses désirs profonds. Personne ne lui avait jamais posé cette question, même de son vivant. Il voulait y apporter une réponse sincère.
- Je vais y réfléchir, dit-il simplement.
Et il disparut.
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Oscar et Fred
dimanche 7 décembre 2008
Oscar et Fred - La révélation
Quand Fred rejoint sa chambre sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller ses parents qui ronflaient de l'autre côté du couloir, les chiffres rouges sur son réveil indiquaient 2h22. Il sourit. Encore un heureux présage, aimait-il à croire. Chaque fois qu'il avait la chance de voir une série de chiffres identiques s'afficher sur l'écran, il faisait un voeu. Son heure préférée, c'était 22h22. Le chiffre deux était son chiffre porte bonheur, celui de l'amitié, celui qui anéanti toute solitude, qui vous rend plus fort... Trois fois deux, c'était presque aussi bien que quatre fois deux, non ? En fixant le réveil droit dans les chiffres, il répéta dans sa tête son voeu autant de fois qu'il le pu avant que le dernier deux ne se transforme en trois. Il ne disait jamais ses voeux à voix haute, de peur que quelqu'un ne les entende. Car il savait qu'un voeu que l'on partage ne sera pas exaucé.
Il se glissa dans les draps frais et ne tarda pas à trouver le sommeil. Un sommeil rempli de rêves joyeux, comme il n'en avait plus fait depuis longtemps. Il avait plutôt pour habitude de faire des cauchemars, s'imaginant abandonné au fond d'un bois pendant une sortie en forêt avec l'école, ou attaché nu à un poteau au milieu de la cour de récréation, ou trébuchant dans une flaque de boue devant Amélie dont il était secrètement amoureux... Rien de tout cela cette nuit. Il faisait un rêve étrange où il se roulait dans la neige, dessinant des anges avec son nouvel ami, avant de jouer une partie de cache-cache endiablée dans une sombre forêt. Bien que son rêve se déroule la nuit, il ne se sentait nullement en danger, lui qui était plutôt du genre craintif.
Alors que Fred dormait du sommeil du juste, Oscar en avait fini avec son renard. Il avait failli le laisser s'enfuir, un peu plus tôt, quand il avait perçu les pensées du jeune garçon priant devant son réveil matin. Il avait alors esquissé un sourire et répondu à voix haute "Oui, je serai au rendez-vous". Le renard, qui n'avait pas senti Oscar s'approcher, fut surpris par le son de sa voix et voulu déguerpir, mais les réflexes du prédateur furent plus afûtés que ceux du pauvre goupil.
Même si cette maigre pitance n'avait pas suffit à le rassasier, il était comblé pas la simple rencontre qu'il venait de faire. Jetant un oeil par dessus la cîme des arbres pour voir la lune descendre de son piédestal, il se décida à retourner au bunker pour y passer la journée.
Visiblement, les élèves de sa classe avaient dû remarqué qu'il y avait quelque chose de changé en Fred, car tous l'ont regardé d'un drôle d'air, quand il est arrivé avec un drôle de sourire sur les lèvres. Visiblement, les quolibets ne lui faisaient pas grand effet : il ne semblait même pas les relever. Lui qui rasait habituellement les murs marchait aujourd'hui la tête haute, le regard perdu dans ses pensées et éclairé par une sorte de lumière intérieure.
La journée lui parut interminable. A plusieurs reprises, ses professeurs durent le rappeler à la réalité alors que son regard se perdait par la fenêtre, plongé dans les souvenirs de la nuit dernière.
Quand il soumit son carnet de correspondance à ses parents juste avant le dîner, il ne parut même pas affecté par la nouvelle dispute que cela avait généré. Ils se reprochaient l'un l'autre la stupidité de leur fils et sa mauvaise éducation. Il sortit lui même les pâtes de l'eau quand la minuterie sonna, se servit une assiette avec de la sauce et du fromage râpé et la mangea tranquillement alors que ses parents continuaient à crier sans même s'appercevoir de sa présence. Une fois qu'il eut fini, il retourna à la cuisine, se servit une deuxième assiette, la recouvrit d'une feuille d'aluminium et sortit tranquillement par l'arrière-cuisine. Ses parents ne s'apperçurent pas plus de son absence...
Arrivé sous le vieux chêne, son coeur explosa de joie lorsqu'il découvrit qu'Oscar l'y attendait déjà.
- Tiens ! Je t'ai ammené une assiette. Je me suis dit que ça te ferait plaisir de manger un truc chaud. J'espère que tu aimes les spaghetti bolognese ? Moi, c'est mon plat préféré...
- Oh, merci ! C'est très gentil...
Fred ne remarqua pas l'embarras de son nouvel ami. Manger des pâtes et des légumes ne lui était pas agréable : il ne goûtait absolument rien. Mais par contre, manger de la viande morte le rendait particulièrement malade. Tant pis, il ne voulait pas décevoir Fred, ni éveiller en lui le moindre soupçon. Il se saisit donc de l'assiette et des couverts que lui tendaient son hôte et entrepris timidement d'enrouler une bouchée sur sa fourchette. Lentement, il déposa le contenu de la fourchette sur sa langue et commença à mâchonner comme s'il s'agissait d'un steak bien dur.
- Tu n'es pas obligé de faire ça, tu sais...
- Pardon ?!? Pourquoi tu dis ça ?
- Ben... Oh et puis non, c'est ridicule, tu vas me prendre pour un dingue.
- Vas-y, dis-moi. Où veux-tu en venir ? Je ne te suis pas...
- C'est à dire que... Je t'ai pas mal observé. J'ai retourné tous les éléments mille fois dans ma tête aujourd'hui pendant les cours. Et j'en suis venu à la conclusion complètement débile que... Tu promets de pas m'en vouloir ? Tu vas te moquer, c'est sûr !
- Non, vas-y je te dis !
- Eh bien, je crois que tu es un vampire !
Oscar avala de travers la bouchée de pâtes qu'il mâchait depuis près d'une minute et fut pris d'une effroyable quinte de toux.
- Oh merde ! Je suis désolé. Ca va, Oscar ? demanda Fred d'un air désemparé en lui tapotant le dos pour l'aider à faire passer sa toux.
Parvenant à se resaisir, Oscar se redressa.
- Et qu'est-ce qui t'a amené à cette conclusion ? demanda-t-il de la façon la plus neutre possible ?
- Je suis fan d'Ann Rice. J'ai lu toute sa Chronique des Vampires. Je crois qu'elle les a vraiment côtoyés, tu sais ? Pour connaître autant de détails sur eux, c'est obligé.
- Donc, je te fais penser aux vampires d'Ann Rice ?
Sacrée Ann. Elle leur en a fait voir, celle-là, avec ses révélations sur Lestat, Louis, Armand et les autres. Mais les vampires, qui étaient des êtres solitaires pour la plupart, y avait trouvé une sorte de réconfort, et la plupart avaient fini par s'attacher à la dame. Ceux qui lui ont gardé une rancoeur tenace n'ont jamais pu lui faire de mal, car les autres la protégeaient.
- Je sais, c'est ridicule. Mais je trouvais qu'il y avait quelque chose de bizarre en toi. D'abord il y a la pâleur de ta peau, sa froideur et sa dureté, puis le fait que tu ne pouvais pas venir me voir directement après l'école. Puis la façon dont tu as disparu sans bruit, hier soir, quand je suis rentré chez moi. Puis tu ne parles pas vraiment comme un garçon de 12 ans... Mais surtout, et ça, il m'a fallu du temps pour m'en rendre compte : tu ne respires pas ! Alors ça se peut qu'en fait tu respires si doucement que ça donne l'impression que tu ne respires pas, mais bon...
Oscar n'en croyait pas ses oreilles. Il avait été percé à jour ! Par un gamin, en plus ! Pourtant, à ses débuts, alors qu'il n'était pas encore un vampire expérimenté comme aujourd'hui, il avait usé de son apparence de petit garçon pour tromper hommes et femmes qui traînaient dehors le soir. Aucun ne l'avaient confondu avant qu'il n'ait retroussé ses babines pour se repaître de leur sang. Il avait cessé ce petit jeu quand il lut un jour la déception de cette jeune femme qui l'avait pris sous son aile. Elle lui portait une réelle affection et lui avait donné le peu qu'elle avait. Elle vivait dans la rue et lui avait offert son manteau et une place près de son feu. Elle s'était sentie enfin utile à quelqu'un. Elle avait cru un instant qu'il tenait à elle. Quand il avait pris sa vie, une larme avait coulé le long de sa joue. Et Oscar senti sur sa langue un peu d'amertume mêlée à ce fatalisme. Il se souvient encore aujourd'hui de la toute dernière pensée que cette femme avait eue avant de mourir. "Si au moins j'ai pu servir à ça..."
- Bref, reprit Fred, si tu es un vampire, je sais que ces pâtes ne doivent pas te paraître aussi appétissantes qu'à moi. Et vu la tête que tu as fait quand je te les ai apportées, j'ai l'impression que c'est loin d'être ton plat préféré. Bien sûr, ça ne veut rien dire, mais bon... Tout ça ensemble. Mes profs disent toujours que j'ai une imagination débordante. Tu m'en veux pas au moins ?
- Non, je ne t'en veux pas.
Et il lui sourit.
Il se glissa dans les draps frais et ne tarda pas à trouver le sommeil. Un sommeil rempli de rêves joyeux, comme il n'en avait plus fait depuis longtemps. Il avait plutôt pour habitude de faire des cauchemars, s'imaginant abandonné au fond d'un bois pendant une sortie en forêt avec l'école, ou attaché nu à un poteau au milieu de la cour de récréation, ou trébuchant dans une flaque de boue devant Amélie dont il était secrètement amoureux... Rien de tout cela cette nuit. Il faisait un rêve étrange où il se roulait dans la neige, dessinant des anges avec son nouvel ami, avant de jouer une partie de cache-cache endiablée dans une sombre forêt. Bien que son rêve se déroule la nuit, il ne se sentait nullement en danger, lui qui était plutôt du genre craintif.
Alors que Fred dormait du sommeil du juste, Oscar en avait fini avec son renard. Il avait failli le laisser s'enfuir, un peu plus tôt, quand il avait perçu les pensées du jeune garçon priant devant son réveil matin. Il avait alors esquissé un sourire et répondu à voix haute "Oui, je serai au rendez-vous". Le renard, qui n'avait pas senti Oscar s'approcher, fut surpris par le son de sa voix et voulu déguerpir, mais les réflexes du prédateur furent plus afûtés que ceux du pauvre goupil.
Même si cette maigre pitance n'avait pas suffit à le rassasier, il était comblé pas la simple rencontre qu'il venait de faire. Jetant un oeil par dessus la cîme des arbres pour voir la lune descendre de son piédestal, il se décida à retourner au bunker pour y passer la journée.
Visiblement, les élèves de sa classe avaient dû remarqué qu'il y avait quelque chose de changé en Fred, car tous l'ont regardé d'un drôle d'air, quand il est arrivé avec un drôle de sourire sur les lèvres. Visiblement, les quolibets ne lui faisaient pas grand effet : il ne semblait même pas les relever. Lui qui rasait habituellement les murs marchait aujourd'hui la tête haute, le regard perdu dans ses pensées et éclairé par une sorte de lumière intérieure.
La journée lui parut interminable. A plusieurs reprises, ses professeurs durent le rappeler à la réalité alors que son regard se perdait par la fenêtre, plongé dans les souvenirs de la nuit dernière.
Quand il soumit son carnet de correspondance à ses parents juste avant le dîner, il ne parut même pas affecté par la nouvelle dispute que cela avait généré. Ils se reprochaient l'un l'autre la stupidité de leur fils et sa mauvaise éducation. Il sortit lui même les pâtes de l'eau quand la minuterie sonna, se servit une assiette avec de la sauce et du fromage râpé et la mangea tranquillement alors que ses parents continuaient à crier sans même s'appercevoir de sa présence. Une fois qu'il eut fini, il retourna à la cuisine, se servit une deuxième assiette, la recouvrit d'une feuille d'aluminium et sortit tranquillement par l'arrière-cuisine. Ses parents ne s'apperçurent pas plus de son absence...
Arrivé sous le vieux chêne, son coeur explosa de joie lorsqu'il découvrit qu'Oscar l'y attendait déjà.
- Tiens ! Je t'ai ammené une assiette. Je me suis dit que ça te ferait plaisir de manger un truc chaud. J'espère que tu aimes les spaghetti bolognese ? Moi, c'est mon plat préféré...
- Oh, merci ! C'est très gentil...
Fred ne remarqua pas l'embarras de son nouvel ami. Manger des pâtes et des légumes ne lui était pas agréable : il ne goûtait absolument rien. Mais par contre, manger de la viande morte le rendait particulièrement malade. Tant pis, il ne voulait pas décevoir Fred, ni éveiller en lui le moindre soupçon. Il se saisit donc de l'assiette et des couverts que lui tendaient son hôte et entrepris timidement d'enrouler une bouchée sur sa fourchette. Lentement, il déposa le contenu de la fourchette sur sa langue et commença à mâchonner comme s'il s'agissait d'un steak bien dur.
- Tu n'es pas obligé de faire ça, tu sais...
- Pardon ?!? Pourquoi tu dis ça ?
- Ben... Oh et puis non, c'est ridicule, tu vas me prendre pour un dingue.
- Vas-y, dis-moi. Où veux-tu en venir ? Je ne te suis pas...
- C'est à dire que... Je t'ai pas mal observé. J'ai retourné tous les éléments mille fois dans ma tête aujourd'hui pendant les cours. Et j'en suis venu à la conclusion complètement débile que... Tu promets de pas m'en vouloir ? Tu vas te moquer, c'est sûr !
- Non, vas-y je te dis !
- Eh bien, je crois que tu es un vampire !
Oscar avala de travers la bouchée de pâtes qu'il mâchait depuis près d'une minute et fut pris d'une effroyable quinte de toux.
- Oh merde ! Je suis désolé. Ca va, Oscar ? demanda Fred d'un air désemparé en lui tapotant le dos pour l'aider à faire passer sa toux.
Parvenant à se resaisir, Oscar se redressa.
- Et qu'est-ce qui t'a amené à cette conclusion ? demanda-t-il de la façon la plus neutre possible ?
- Je suis fan d'Ann Rice. J'ai lu toute sa Chronique des Vampires. Je crois qu'elle les a vraiment côtoyés, tu sais ? Pour connaître autant de détails sur eux, c'est obligé.
- Donc, je te fais penser aux vampires d'Ann Rice ?
Sacrée Ann. Elle leur en a fait voir, celle-là, avec ses révélations sur Lestat, Louis, Armand et les autres. Mais les vampires, qui étaient des êtres solitaires pour la plupart, y avait trouvé une sorte de réconfort, et la plupart avaient fini par s'attacher à la dame. Ceux qui lui ont gardé une rancoeur tenace n'ont jamais pu lui faire de mal, car les autres la protégeaient.
- Je sais, c'est ridicule. Mais je trouvais qu'il y avait quelque chose de bizarre en toi. D'abord il y a la pâleur de ta peau, sa froideur et sa dureté, puis le fait que tu ne pouvais pas venir me voir directement après l'école. Puis la façon dont tu as disparu sans bruit, hier soir, quand je suis rentré chez moi. Puis tu ne parles pas vraiment comme un garçon de 12 ans... Mais surtout, et ça, il m'a fallu du temps pour m'en rendre compte : tu ne respires pas ! Alors ça se peut qu'en fait tu respires si doucement que ça donne l'impression que tu ne respires pas, mais bon...
Oscar n'en croyait pas ses oreilles. Il avait été percé à jour ! Par un gamin, en plus ! Pourtant, à ses débuts, alors qu'il n'était pas encore un vampire expérimenté comme aujourd'hui, il avait usé de son apparence de petit garçon pour tromper hommes et femmes qui traînaient dehors le soir. Aucun ne l'avaient confondu avant qu'il n'ait retroussé ses babines pour se repaître de leur sang. Il avait cessé ce petit jeu quand il lut un jour la déception de cette jeune femme qui l'avait pris sous son aile. Elle lui portait une réelle affection et lui avait donné le peu qu'elle avait. Elle vivait dans la rue et lui avait offert son manteau et une place près de son feu. Elle s'était sentie enfin utile à quelqu'un. Elle avait cru un instant qu'il tenait à elle. Quand il avait pris sa vie, une larme avait coulé le long de sa joue. Et Oscar senti sur sa langue un peu d'amertume mêlée à ce fatalisme. Il se souvient encore aujourd'hui de la toute dernière pensée que cette femme avait eue avant de mourir. "Si au moins j'ai pu servir à ça..."
- Bref, reprit Fred, si tu es un vampire, je sais que ces pâtes ne doivent pas te paraître aussi appétissantes qu'à moi. Et vu la tête que tu as fait quand je te les ai apportées, j'ai l'impression que c'est loin d'être ton plat préféré. Bien sûr, ça ne veut rien dire, mais bon... Tout ça ensemble. Mes profs disent toujours que j'ai une imagination débordante. Tu m'en veux pas au moins ?
- Non, je ne t'en veux pas.
Et il lui sourit.
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Oscar et Fred
dimanche 30 novembre 2008
Oscar et Fred - Au clair de la lune
Les deux garçons discutaient maintenant depuis près d'une heure quand les parents de Fred décidèrent de se soucier de son sort. Debout dans l'encadrement de la porte de l'arrière-cuisine, les poings sur les hanches, la silhouette de sa mère se découpait nettement.
- Fred ! Rentre à la maison tout de suite, c'est pas une heure pour traîner dehors !
Fred savait qu'elle ne pouvait le distinguer d'où elle était. Comme pour confirmer cette pensée, elle porta une main en visière sur son front, pour tenter de percer l'obscurité. Après avoir hélé son prénom quelques fois, elle finit par claquer la porte. Fred n'entendit pas la discussion qui repenait de plus belle entre ses parents, mais Oscar, dont l'ouïe exceptionnelle pouvait distinguer l'envol d'un oiseau à des kilomètres, dût faire un effort pour ne pas prêter attention aux insultes qui fusaient à nouveaux derrière les murs.
- J'ai aucune envie d'y retourner, confia-t-il. De toutes façons, je suis sûr qu'ils n'ont pas fini de se disputer.
Oscar avait très peu parlé au cours de cette heure de discussion. Fred, visiblement en manque d'une oreille amicale et attentive, s'était épanché longuement sur sa situation : des parents qui ne s'aiment plus, pas de frère et soeur, tête de turc à l'école... Aux questions de Fred, Oscar avait simplement répondu avec une économie de mots sans pareil qu'il s'était enfui de chez lui.
- Wouaah ! Quel courage... avait répondu Fred, impressionné. Partir seul sur les routes, à ton âge, il faut du cran !
Oscar était resté évasif sur la façon dont il parvenait à se sustenter ou sur les endroits qu'il trouvait pour dormir, parvenant chaque fois à relancer le moulin à paroles de Fred sur un autre sujet.
La lune était haute à présent. Et Oscar commençait à sentir la faim le tirailler. Il ne savait pas comment prendre congé. La nuit était déjà bien avancée, et il lui faudrait trouver une autre victime avant l'aube.
Comme s'il avait senti le malaise de son nouvel ami, Fred émit un baillement qui venait du fond du coeur.
- Houlà ! Il venait de loin, celui-là... Ca y est, mes parents se sont couchés, dit-il en pointant du doigt en direction de la maison endormie d'où n'émanait plus aucune lumière. Je ferais bien d'y aller aussi. Tu...
Il sembla hésiter une seconde.
- Tu veux venir dormir chez moi ? Je te fais rentrer par ma fenêtre. Tu pourrais même rester à la maison demain pendant que je vais à l'école : mes parents travaillent tous les deux. Il suffit que tu te caches dans ma chambre à l'heure où ils rentrent...
- Non, c'est gentil, je te remercie, mais j'ai déjà trouvé un endroit pour ce soir.
Il songea au bunker désafecté qu'il occupait depuis plusieurs nuits, dans la forêt toute proche.
- T'es sûr ? Mon lit sera quand-même plus confortable, puis tu pourrais regarder la télé toute la journée demain...
- Non, vraiment, c'est gentil.
Fred fronça un sourcil suspicieux, puis un sourire éclaira son visage.
- On se retrouve ici demain après l'école, alors ?
- Euh... c'est à dire que, je ne sais pas où je serai demain à cette heure-là.
Il le savait très bien. Il serait terré dans son bunker dans un sommeil sans rêve, à attendre que le soleil se couche.
- Mais tu restes un peu dans le coin ? J'aimerais te revoir...
- Oui, disons demain soir, à peu près à la même heure que ce soir, qu'en dis-tu ?
- Super ! Tope-là, dit-il en lui tendant une main.
Oscar eut un mouvement de recul involontaire. Fred parut surpris, mais ne sembla pas en prendre ombrage.
- Bon, à demain soir, alors, dit-il en souriant.
Oscar regarda Fred traverser le jardin en direction de la maison. A mi-chemin, il se retourna pour faire signe à son nouvel ami, mais Oscar s'était déjà caché dans les branches. Fred scruta un instant l'obscurité, puis rentra chez lui.
Oscar ferma les yeux un moment, pour savourer encore un peu les dernières heures qu'il venait de vivre. Vivre, c'était bien le mot... Il s'était senti vivant au contact de cet enfant. Il était redevenu lui-même un peu cet enfant dont il avait encore l'apparence, mais qu'il avait cessé d'être vraiment voilà plusieurs siècles.
C'est un renard, à l'orée de la forêt, qui le rappela à ses instincts. Un renard, ça fera l'affaire pour ce soir...
- Fred ! Rentre à la maison tout de suite, c'est pas une heure pour traîner dehors !
Fred savait qu'elle ne pouvait le distinguer d'où elle était. Comme pour confirmer cette pensée, elle porta une main en visière sur son front, pour tenter de percer l'obscurité. Après avoir hélé son prénom quelques fois, elle finit par claquer la porte. Fred n'entendit pas la discussion qui repenait de plus belle entre ses parents, mais Oscar, dont l'ouïe exceptionnelle pouvait distinguer l'envol d'un oiseau à des kilomètres, dût faire un effort pour ne pas prêter attention aux insultes qui fusaient à nouveaux derrière les murs.
- J'ai aucune envie d'y retourner, confia-t-il. De toutes façons, je suis sûr qu'ils n'ont pas fini de se disputer.
Oscar avait très peu parlé au cours de cette heure de discussion. Fred, visiblement en manque d'une oreille amicale et attentive, s'était épanché longuement sur sa situation : des parents qui ne s'aiment plus, pas de frère et soeur, tête de turc à l'école... Aux questions de Fred, Oscar avait simplement répondu avec une économie de mots sans pareil qu'il s'était enfui de chez lui.
- Wouaah ! Quel courage... avait répondu Fred, impressionné. Partir seul sur les routes, à ton âge, il faut du cran !
Oscar était resté évasif sur la façon dont il parvenait à se sustenter ou sur les endroits qu'il trouvait pour dormir, parvenant chaque fois à relancer le moulin à paroles de Fred sur un autre sujet.
La lune était haute à présent. Et Oscar commençait à sentir la faim le tirailler. Il ne savait pas comment prendre congé. La nuit était déjà bien avancée, et il lui faudrait trouver une autre victime avant l'aube.
Comme s'il avait senti le malaise de son nouvel ami, Fred émit un baillement qui venait du fond du coeur.
- Houlà ! Il venait de loin, celui-là... Ca y est, mes parents se sont couchés, dit-il en pointant du doigt en direction de la maison endormie d'où n'émanait plus aucune lumière. Je ferais bien d'y aller aussi. Tu...
Il sembla hésiter une seconde.
- Tu veux venir dormir chez moi ? Je te fais rentrer par ma fenêtre. Tu pourrais même rester à la maison demain pendant que je vais à l'école : mes parents travaillent tous les deux. Il suffit que tu te caches dans ma chambre à l'heure où ils rentrent...
- Non, c'est gentil, je te remercie, mais j'ai déjà trouvé un endroit pour ce soir.
Il songea au bunker désafecté qu'il occupait depuis plusieurs nuits, dans la forêt toute proche.
- T'es sûr ? Mon lit sera quand-même plus confortable, puis tu pourrais regarder la télé toute la journée demain...
- Non, vraiment, c'est gentil.
Fred fronça un sourcil suspicieux, puis un sourire éclaira son visage.
- On se retrouve ici demain après l'école, alors ?
- Euh... c'est à dire que, je ne sais pas où je serai demain à cette heure-là.
Il le savait très bien. Il serait terré dans son bunker dans un sommeil sans rêve, à attendre que le soleil se couche.
- Mais tu restes un peu dans le coin ? J'aimerais te revoir...
- Oui, disons demain soir, à peu près à la même heure que ce soir, qu'en dis-tu ?
- Super ! Tope-là, dit-il en lui tendant une main.
Oscar eut un mouvement de recul involontaire. Fred parut surpris, mais ne sembla pas en prendre ombrage.
- Bon, à demain soir, alors, dit-il en souriant.
Oscar regarda Fred traverser le jardin en direction de la maison. A mi-chemin, il se retourna pour faire signe à son nouvel ami, mais Oscar s'était déjà caché dans les branches. Fred scruta un instant l'obscurité, puis rentra chez lui.
Oscar ferma les yeux un moment, pour savourer encore un peu les dernières heures qu'il venait de vivre. Vivre, c'était bien le mot... Il s'était senti vivant au contact de cet enfant. Il était redevenu lui-même un peu cet enfant dont il avait encore l'apparence, mais qu'il avait cessé d'être vraiment voilà plusieurs siècles.
C'est un renard, à l'orée de la forêt, qui le rappela à ses instincts. Un renard, ça fera l'affaire pour ce soir...
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Oscar et Fred
samedi 29 novembre 2008
Oscar et Fred - La rencontre
Et "Vlan !" fait la porte de l'arrière cuisine qui claque.
"Je vous déteste !" hurle un petit garçon à l'adresse de ses parents, courant sans se retourner vers le fond du jardin. Au coin de ses yeux perlent de larmes de colère. Il fait déjà nuit et l'air est si frais que des nuages de buée sortent de sa bouche, au rythme de sa respiration saccadée par l'effort. Les poings serrés, il termine sa course au pied d'un grand chêne. Quand il se retourne enfin, les lumières de la cuisine ne sont plus que deux petit rectangles jaune derrière lesquels s'agitent deux ombres chinoises. Ses parents. Tellement occupés à se disputer qu'ils n'ont probablement même pas remarqué son départ. Adossé au tronc imposant de l'arbre centenaire, le petit garçon se laisse glisser doucement jusqu'à s'asseoir à même le sol humide. Il croise les bras sur ses genoux et, sentant monter dans sa gorge des sanglots qu'il ne peut plus retenir, y plonge le visage pour laisser éclater sa frustration.
Du haut de son perchoir, le prédateur a suivi toute la scène. Cela fait des nuits qu'il observe cette maison et ses occupants, bien que cela aille à l'encontre de la première règle qui lui ait été enseignée : une fois la proie repérée, il faut saisir la première opportunité pour fondre sur elle, puis changer de secteur après avoir camouflé le corps, afin de ne pas attirer l'attention.
Quand il avait choisit cette position comme observatoire, il avait d'abord pensé s'introduire la nuit par la porte de la cuisine, et s'occuper silencieusement de toute la famille. Mais l'histoire de ce petit garçon résonnait famillièrement en lui et réveillait des souvenirs qu'il pensait perdus à jamais... Tous les soirs, quand son père rentrait, il était de mauvaise humeur et critiquait tout, tout le monde, tout le temps. Ce qui avait le don d'énerver sa mère, qui haussait alors le ton. Une fois sur deux, ça finissait en pugilat : après les insultes, les assiettes volaient par dessus la table, quand ils n'en venaient pas tout simplement aux mains. Et Fred, dans tout ça, il était invisible.
Cette athmosphère lourde et ces cris incessant ravivait des images de son lointain passé... Bien sûr, le décor et les mots n'étaient pas les mêmes, mais il lui semblait que lui aussi avait suivi ce sentier pour s'effondrer au pied d'un arbre, fuyant désespérément le chaos domestique. Ce n'était pas le même sentier, ni la même époque. Mais l'air lui semblait empreint de cette même odeur de mousse et de trèfle. Tout était si flou. C'était la première fois, depuis qu'il était ce qu'il était, qu'il se sentait si proche d'avoir de vrais souvenirs. Et il avait même parfois l'impression que cela provoquait en lui des... sentiments. Il n'en avait éprouvé depuis si longtemps, qu'il ne pouvait en être sûr. Une chose était certaine. Il trouvait en ce petit garçon une sorte d'écho qui lui permettrait peut-être de se replonger dans ses origines et les moments de bonheur passés. Il s'était donc mis à l'observer, avide de ces brefs éclats de mémoire qui faisaient surface de temps à autres.
Mais jamais jusqu'à aujourd'hui il ne s'était trouvé si proche de lui. Son instinct de chasseur le prenait aux entrailles. D'ou il était, il percevait très clairement les battements de son coeur, la douce chaleur qui montait de sa nuque offerte, l'appel irrésistible de la carotide palpitante... Il avait déjà plus ou moins pris la décision il y a plusieurs jours d'épargner cet enfant, en reconnaissance des soubresauts de vie qu'il avait involontairement provoqué en lui. Mais à cette distance, il n'était plus si sûr de parvenir à contenir ce monstre intérieur qui le mettait au supplice.
C'est à ce moment que la branche sur laquelle il se tenait se rompit dans "Crac!" tonitruant. Et bien que ses réflexes surhumains lui permettent de retomber au sol avec élégance et légèreté, il n'en était pas de même de ceux du gamin sur qui la branche est tombée. Il git au sol, inanimé.
Envoyant valser la lourde branche au loin, il s'agenouille au côté de l'enfant, prenant doucement sa tête dans ses mains et oubliant la soif qui l'étreignait encore une seconde auparavant.
Pendant un instant qui lui sembla durer des heures, il attendit de voir s'il respirait encore. Et lorsque le petit garçon prit enfin une inspiration, c'était comme si une pierre tombale s'envolait de son coeur. Il était temps de s'éclipser, avant qu'il ne rouvre les yeux.
Trop tard... Deux yeux bleus écarquillés le fixaient avec étonnement.
- Qui... Qui es-tu ? Que s'est-il passé ?
Deuxième règle : ne jamais laisser de témoin...
- Tu es tout pâle... Tu vas bien ? Tu es tout seul ?
Il s'était laissé voir. Il ne pouvait pas permettre ça. Mais il ne pouvait pas non plus se résoudre à l'éliminer. C'était la première fois qu'on lui adressait la parole depuis... il ne saurait s'en souvenir. Il avait du mal à réaliser qu'un humain lui parle sans crainte. Au début, il y en avait quelques uns qui s'étaient essayés à le supplier, mais il ne pouvait supporter cela, alors il a décidé de les tuer par surprise. Mais cet enfant ne voyait en lui qu'un autre enfant. Pâle, certes, mais un enfant...
- Tu as les mains glacées. Tu vas attraper la mort.
Si tu savais...
- Tu ne sais pas parler ? Tu es muet ?
Hochement de tête. Il était comme paralysé. Incapable d'articuler un mot ou de prendre une décision. Il ne pouvait quitter le jeune garçon des yeux.
- Je m'appelle Fred, et toi ?
- ... Oscar, mon nom est Oscar.
"Je vous déteste !" hurle un petit garçon à l'adresse de ses parents, courant sans se retourner vers le fond du jardin. Au coin de ses yeux perlent de larmes de colère. Il fait déjà nuit et l'air est si frais que des nuages de buée sortent de sa bouche, au rythme de sa respiration saccadée par l'effort. Les poings serrés, il termine sa course au pied d'un grand chêne. Quand il se retourne enfin, les lumières de la cuisine ne sont plus que deux petit rectangles jaune derrière lesquels s'agitent deux ombres chinoises. Ses parents. Tellement occupés à se disputer qu'ils n'ont probablement même pas remarqué son départ. Adossé au tronc imposant de l'arbre centenaire, le petit garçon se laisse glisser doucement jusqu'à s'asseoir à même le sol humide. Il croise les bras sur ses genoux et, sentant monter dans sa gorge des sanglots qu'il ne peut plus retenir, y plonge le visage pour laisser éclater sa frustration.
Du haut de son perchoir, le prédateur a suivi toute la scène. Cela fait des nuits qu'il observe cette maison et ses occupants, bien que cela aille à l'encontre de la première règle qui lui ait été enseignée : une fois la proie repérée, il faut saisir la première opportunité pour fondre sur elle, puis changer de secteur après avoir camouflé le corps, afin de ne pas attirer l'attention.
Quand il avait choisit cette position comme observatoire, il avait d'abord pensé s'introduire la nuit par la porte de la cuisine, et s'occuper silencieusement de toute la famille. Mais l'histoire de ce petit garçon résonnait famillièrement en lui et réveillait des souvenirs qu'il pensait perdus à jamais... Tous les soirs, quand son père rentrait, il était de mauvaise humeur et critiquait tout, tout le monde, tout le temps. Ce qui avait le don d'énerver sa mère, qui haussait alors le ton. Une fois sur deux, ça finissait en pugilat : après les insultes, les assiettes volaient par dessus la table, quand ils n'en venaient pas tout simplement aux mains. Et Fred, dans tout ça, il était invisible.
Cette athmosphère lourde et ces cris incessant ravivait des images de son lointain passé... Bien sûr, le décor et les mots n'étaient pas les mêmes, mais il lui semblait que lui aussi avait suivi ce sentier pour s'effondrer au pied d'un arbre, fuyant désespérément le chaos domestique. Ce n'était pas le même sentier, ni la même époque. Mais l'air lui semblait empreint de cette même odeur de mousse et de trèfle. Tout était si flou. C'était la première fois, depuis qu'il était ce qu'il était, qu'il se sentait si proche d'avoir de vrais souvenirs. Et il avait même parfois l'impression que cela provoquait en lui des... sentiments. Il n'en avait éprouvé depuis si longtemps, qu'il ne pouvait en être sûr. Une chose était certaine. Il trouvait en ce petit garçon une sorte d'écho qui lui permettrait peut-être de se replonger dans ses origines et les moments de bonheur passés. Il s'était donc mis à l'observer, avide de ces brefs éclats de mémoire qui faisaient surface de temps à autres.
Mais jamais jusqu'à aujourd'hui il ne s'était trouvé si proche de lui. Son instinct de chasseur le prenait aux entrailles. D'ou il était, il percevait très clairement les battements de son coeur, la douce chaleur qui montait de sa nuque offerte, l'appel irrésistible de la carotide palpitante... Il avait déjà plus ou moins pris la décision il y a plusieurs jours d'épargner cet enfant, en reconnaissance des soubresauts de vie qu'il avait involontairement provoqué en lui. Mais à cette distance, il n'était plus si sûr de parvenir à contenir ce monstre intérieur qui le mettait au supplice.
C'est à ce moment que la branche sur laquelle il se tenait se rompit dans "Crac!" tonitruant. Et bien que ses réflexes surhumains lui permettent de retomber au sol avec élégance et légèreté, il n'en était pas de même de ceux du gamin sur qui la branche est tombée. Il git au sol, inanimé.
Envoyant valser la lourde branche au loin, il s'agenouille au côté de l'enfant, prenant doucement sa tête dans ses mains et oubliant la soif qui l'étreignait encore une seconde auparavant.
Pendant un instant qui lui sembla durer des heures, il attendit de voir s'il respirait encore. Et lorsque le petit garçon prit enfin une inspiration, c'était comme si une pierre tombale s'envolait de son coeur. Il était temps de s'éclipser, avant qu'il ne rouvre les yeux.
Trop tard... Deux yeux bleus écarquillés le fixaient avec étonnement.
- Qui... Qui es-tu ? Que s'est-il passé ?
Deuxième règle : ne jamais laisser de témoin...
- Tu es tout pâle... Tu vas bien ? Tu es tout seul ?
Il s'était laissé voir. Il ne pouvait pas permettre ça. Mais il ne pouvait pas non plus se résoudre à l'éliminer. C'était la première fois qu'on lui adressait la parole depuis... il ne saurait s'en souvenir. Il avait du mal à réaliser qu'un humain lui parle sans crainte. Au début, il y en avait quelques uns qui s'étaient essayés à le supplier, mais il ne pouvait supporter cela, alors il a décidé de les tuer par surprise. Mais cet enfant ne voyait en lui qu'un autre enfant. Pâle, certes, mais un enfant...
- Tu as les mains glacées. Tu vas attraper la mort.
Si tu savais...
- Tu ne sais pas parler ? Tu es muet ?
Hochement de tête. Il était comme paralysé. Incapable d'articuler un mot ou de prendre une décision. Il ne pouvait quitter le jeune garçon des yeux.
- Je m'appelle Fred, et toi ?
- ... Oscar, mon nom est Oscar.
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Oscar et Fred
dimanche 29 juin 2008
Drôle de coïncidence...

Flemmarde que je suis, je n'ai plus touché à "Un ennemi de poids" depuis le 15 août de l'année dernière... Je n'ai d'ailleurs plus rien osé publier d'autre sur ce blog : un sentiment de culpabilité m'étreint dès que je songe à écrire, me disant qu'il restait peu de chemin à parcourir pour achever un premier jet de roman.
Puis, il y a quelques semaines, en lisant mon magazine féminin habituel, je tombe sur un entrefilet qui annonce la parution d'un roman intitulé "La danse des obèses", de Sophie Audouin, auteure de Tara Duncan.
Le pitch : un tueur en série qui s'attaque aux obèses... Ca vous rappelle quelque chose ?
Evidemment, je n'ai pas la prétention d'accuser qui que ce soit de plagiat (encore moins une auteure déjà publiée), mais seulement, ça tue définitivement toute velléité de vouloir un jour reprendre l'écriture de ce roman. Mon sujet n'aurait plus rien d'original...
Une bonne excuse pour laisser tomber ce projet qui me pèse depuis près d'un an ? Je le traîne comme un boulet, c'est vrai. Je n'ose plus y toucher de peur de gâcher une histoire prometteuse. Il mériterait une réécriture totale (voire deux ou trois), mais cela me paraît tellement énorme comme travail !
Une occasion de relancer ce blog en m'attaquant à de petites histoires ? Pourquoi pas... Le format fonctionne assez bien, je crois. Et qui sait, ça pourrait peut-être aussi donner lieu à une publication, plus tard ?
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mercredi 15 août 2007
Un ennemi de poids (21)
Vera peinait à garder les yeux ouverts. Un épais brouillard semblait s'être levé et elle ne distinguait plus que des ombres. Soudain, tout autour d'elle se mit en mouvement. Sa tête dodelinait dans tous les sens et elle avait perdu toute notion d'espace, un peu comme un plongeur en eau profonde qui ne sait plus où se trouve la surface et où s'enfoncent les abysses.
Bien qu'elle entendit des bruits, elle n'était pas en mesure de les interpréter et de les relier à une source ou à une activité précise. Comme lorsque l'on plonge la tête sous l'eau dans la baignoire pour se rincer les cheveux. Elle aimait s'immerger de la sorte et écouter le silence assourdissant qui déformait les bruits de l'extérieur en une espèce de magma sonore indéterminé.
Un éclair de douleur lui vrilla subitement le cerveau.
_ Oups ! C'est hou ce que c'est étroit, ici. Désolé si je t'ai fait hal, hais tu sais ce qu'on dit : le heilleur hoyen de haire hasser une higraine, c'est de se cogner le coude. Je hais arranger ça, t'en hais pas...
Il la jeta sur le grand lit. La douleur l'avait ramenée d'un coup de l'inconscience vers laquelle elle sombrait. Elle distinguait très nettement une silhouette penchée sur elle. D'abord elle crut n'avoir pas retrouvé entièrement la vision, car elle ne parvenait pas à discerner les traits du visage de Daniel. Mais quand elle comprit, son regard s'agrandit d'effroi.
Ses lèvres avaient complètement disparu et son oeil droit coulait sur sa joue. Les flammes avaient creusé sur tout son visage et son cou de profonds sillons suitants et un insupportable parfum de chair carbonisée flottait encore autour de lui.
Il était occupé à lui entraver les chevilles à l'aide d'une corde de nylon : une à chaque extrémité du lit. Il en avait bientôt terminé avec la seconde et il fallait que Vera tente quelque chose pour s'en sortir. Elle avisa la pochette déployée à sa droite, posée sur la table de nuit. Elle la reconnut rapidement, c'était celle qu'elle avait découverte plus tôt, dans le tiroir de la table de travail. Elle connaissait donc son effrayant contenu et ne se souvenait que trop bien des photos illustrant la façon dont il s'en servait.
Elle concentra toute son énergie et sa concentration à tendre la main vers la table de nuit, pour s'emparer de l'un des scaplels qui s'y trouvaient. Ses doigts n'étaient plus qu'à quelques centimètres de la lame la plus accessible. Au prix d'un dernier effort, elle put s'emparer du scalpel, mais un tremblement de sa main fit tomber la pochette au sol.
Daniel se retrourna d'un bond. La surprise pouvait se lire dans son unique oeil. Il la croyait dans les vapes. Vera en profita pour se redresser, élançant sa main armée droit vers le coeur de son agresseur, mais les réflexes de Daniel furent plus rapide que les siens. D'une seule main, il retint son bras, la désarma et la fit retomber sur le lit. Le scalpel pointé sur sa joue, il rapprocha son visage du sien, comme pour l'embrasser puis se pencha vers son oreille il lui sussura :
_ Tu has hientôt henir he rejoindre au hays des honstres et de la douleur, hetite garce. Je hais te laisser le temps de déguster chacune des hlessures que je t'inhligerai jusqu'à ce que tu he supplies de t'achever, mais je ne te herai has ce...
Il s'immobilisa soudain, sentant le canon froid d'une arme à feu se loger dans sa nuque.
_ Essaye un peu pour voir, dit une voix derrière lui.
Un homme en noir, cagoulé et protégé par un gilet en kevlar, se tenait derrière lui, un fusil mitrailleur pointé sur sa tête.
_ Très astucieux, dit Daniel, si tu tires, tu abats la dame. Est-ce vraiment ce que tu veux ?
Et sans attendre de réponse, il effectua un rapide mouvement de rotation avec le bras qui tenait le scalpel, blessant l'homme à la joue. Celui-ci tomba à la renverse dans un cri, portant ses deux mains au visage.
Dans un premier temps, Daniel songea à s'emparer de l'arme, mais celle-ci était attachée à son propriétaire par une bandoullière et il entendait d'autres pas sur le pont. Dans un instant ils seraient sur lui. Il décocha un coup de pied à la tête de l'homme à terre et sortit de la pièce, disparraissant de la vue de Vera.
Tout cela n'avait pas pris plus de quelques secondes, Vera avait du mal à réaliser ce qui était en train de se passer. Son sauveur gisait par terre, inconscient. D'après les bruits de pas, ils semblaient être plusieurs mais ne elle ne saurait dire combien. Ils l'avaient retrouvée et étaient venus la sauver, c'était ça l'important. Daniel ne pourrait pas s'échapper, ils étaient plus nombreux que lui.
Guettant des bruits de combats pour s'assurer qu'ils parvenaient à le maîtriser, elle n'entendit rien de tel. Elle voulait crier pour les appeler, mais elle n'en avait pas la force.
Etait-ce l'émotion, l'anesthésiant ou les efforts qu'elle avait réalisés pour tenter de se libérer, elle fut prise d'une violente nausée qui menaça de l'étouffer. Elle tenta de rouler sur le côté, mais ses pieds attachés rendaient la tâche beaucoup plus difficile et elle se sentit partir.
Lorsque Guillaume la trouva, elle était immobile, les yeux révulsés et baignait dans une flaque de liquide jaunâtre.
*
Guillaume faisait les cent pas dans la salle d'attente de l'hôpital. Rousseau l'y avait rejoint. Il n'avait pas eu de nouvelles de Bill, qui avait pourtant promis de passer au commissariat pour discuter avec le commissaire de son éventuelle admission à la criminelle.
Dès qu'un médecin poussait la double porte battante, il sursautait, le regard plein d'espoir, mais la plupart du temps, ce n'était pas pour lui. Cela faisait trois heures que l'hélicoptère les avait déposés et seule une infirmière était venue lui dire qu'ils « faisaient ce qu'ils pouvaient » et qu'ils « ne pouvaient pas encore se prononcer ».
D'après les informations qu'il avait obtenu, elle avait été droguée et avait peut-être fait une overdose. Ils ne pouvaient (ou voulaient ?) pas lui dire si elle avait été violée ou non, mais son expérience à la criminelle lui disait que, vu la position dans laquelle il l'avait retrouvée, il y avait de forte chance que ce fut le cas. Elle ne portait pas de traces de coups ou de sévices corporels. Le gars qui était intervenu en premier, celui qui s'était fait défigurer, avait dit qu'il était penché sur elle avec un scalpel, ils étaient donc intervenus juste à temps.
Malheureusement, ils n'avaient pas pu le retrouver. Ils étaient incapables de se l'expliquer, mais le seul à avoir vu Daniel était celui qui avait failli y perdre un oeil. Ils ont fouillé le bateau de fond en comble et la conclusion fut qu'il avait probablement sauté. Bien que la côte fut visible de là où se trouvait le bateau, il avait peu de chances de s'en sortir. Néanmoins, un nouveau portrait robot était en cours de réalisation et allait être diffusé via Interpol.
Un médecin passa la double porte. Cette fois, il semblait bien que c'était à lui qu'il venait parler.
_ Dites-moi qu'elle va bien, docteur. Je vous en prie...
_ Oui, elle est sortie d'affaire. Il a fallu la ramener de loin : son cerveau a manqué d'oxygène et il a fallu nettoyer son sang de la drogue qu'il contenait, mais elle et l'enfant vont bien.
_ ... ! L'enfant ? Elle est enceinte ?
_ Vous ne le saviez pas ? Je suis désolé, je vous l'aurais annoncé autremement. Oui, elle est enceinte de trois semaines.
_ A-t-elle... je veux dire... est-ce qu'elle a subi des sévices sexuels ?
_ Il y a en effet des traces de rapports sexuels, je suis désolé.
_ Puis-je la voir ?
_ Nous la ramenons à sa chambre. Vous pourrez la voir dans quelques minutes, chambre 612, mais elle risque de dormir, elle est épuisée.
_ Très bien, je vous remercie docteur.
Alors que le médecin s'écartait, Rousseau le retint par le bras et lui glissa quelques mots à l'oreille, auxquels le médecin acquiesca. Puis il revint vers Guillaume.
_ Si cette enflure a survécu, il n'ira pas loin. Il est défiguré et nous avons son portrait-robot, ses empreintes, son profil ADN... Nous avons ramené son bateau au port, on trouvera encore certainement des tonnes d'indices : ses cartes, etc. On va le coincer, je te le promets.
(à suivre... ou pas ?)
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Un ennemi de poids
dimanche 8 juillet 2007
Un ennemi de poids (20)
Daniel ne s'était vraiment pas attendu à ça. Lorsqu'il avait découvert la trahison de Vera, il avait décidé de l'anesthésier le temps de la transporter jusqu'à son nouveau laboratoire. Elle devait gentiment s'endormir et elle aurait enfin été entièrement à lui. Son oeuvre. Sa chose. Au lieu de ça, cette sorcière venait de le défigurer.
Après un premier instant de surprise mêlée de douleur, Daniel avait immédiatement plongé son visage sous l'eau. Alors qu'il s'aspergeait à l'aide de ses mains, il sentait des lambeaux de peau se détacher. Il était parvenu à éteindre les flammes, mais l'alcool avait fait des dégâts considérables, le brûlant au troisième degré sur presque la totalité du visage et du cou. Il avait vraisemblablement perdu l'usage d'un oeil. Plus la douleur se faisait mordante, plus la rage montait en lui, comme une bête féroce qui se débattait dans sa cage thoracique, prête à se défaire de ses liens. Il hurlait tant pour exprimer sa douleur que pour évacuer sa colère.
Puis vint le désir de vengeance, implacable et plus puissant que tout autre sentiment. Reprenant son calme, il saisit un essuie de cuisine, l'imbiba d'eau et s'en recouvrit partiellement le visage, un peu à la façon d'un bédouin.
Il n'était plus question de la rendre plus belle ou plus mince. Non, elle avait gâché cette chance-là. Il voulait lui faire mal. Elle allait payer pour ce qu'elle venait de faire. Elle venait de signer pour un voyage au pays des cauchemars. Avant longtemps elle prierait pour ne jamais être née.
Mais avant ça, il fallait qu'il trouve la morphine. Pas pour elle, non. Pour calmer sa propre douleur. De toute façon, avec la dose d'anesthésiant qu'elle venait d'ingurgiter, elle n'avait pu aller bien loin. Il pouvait prendre son temps, elle ne s'envolerait pas. Dès qu'il l'aurait retrouvée, il la ligoterait fermement et attendrait qu'elle se réveille pour lui faire endurer son juste châtiment.
*
C'était la première fois que Guillaume montait en hélicoptère. Le bruit était envahissant. Le pilote et son co-pilote, ainsi que les membres de l'escadron d'intervention qu'il côtoyait à l'arrière étaient tous équipés d'un casque avec un micro. Bien qu'il ait vu bouger leurs lèvres à quelques reprises, ils parlaient peu dans l'ensemble. Les visages étaient graves, fermés. Il n'avait croisé d'autres regards que deux fois, brièvement.
Ils étaient concentrés sur leur mission, et en un sens, c'était plutôt positif. Mais cette mission en question était de sauver la femme qu'il aimait. Il se sentait seul face à cette énorme responsabilité. Si Bill avait été là, il n'aurait pas eu besoin de mots ou de regards pour partager son angoisse.
Les minutes défilaient comme des siècles. Guillaume fixait l'horloge numérique qui égrénait les heures, minutes et secondes en chiffres rouges dans le cockpit. Il avait parfois l'impression que les secondes faisaient marche arrière tant le temps passait lentement. Chaque instant passé correspondait à un supplice que sa tendre et douce était peut-être en train de subir et cela lui était insupportable.
Alors pourquoi avoir refusé l'intervention des gardes-côtes chypriotes ? Parce que ce type de profils psychologiques instables pouvait très bien péter un câble, et qu'il fallait que cette intervention soit rapide, précise et professionnelle. La moindre hésitation pourrait coûter la vie à Vera. Pour se rassurer, Guillaume se raccrochait à l'hypothèse émise par Bill comme quoi s'il l'avait emmenée en bateau, c'était effectivement pour atteindre une destination et qu'il ne lui ferait rien tant qu'ils étaient à bord.
*
Cachée tant bien que mal derrière les bonbonnes d'oxygène destinées à la plongée, Vera perdait pied. Elle sentait sa conscience partir en lambeaux, et luttait pour ne pas sombrer complètement. Il fallait qu'elle puisse se défendre. Elle avait entendu ses hurlements, puis des bruits dans la cuisine. Il n'était donc pas mort.
Elle aurait voulu trouver une meilleure cachette, mais n'était plus en état de se déplacer. Elle s'était alors recroquevillée, essayant de se faire toute petite. Elle aurait aimé pouvoir disparaître, ou prendre une potion magique comme Alice, mais au lieu de ça, elle avait l'impression d'être énorme, de dépasser de partout. Dans un dernier mouvement pour se rendre invisible, elle fit basculer l'une des bouteilles qui la protégaient. Dans un boucan monstrueux, elle se mit à rouler sur le pont, comme pour avertir le bourreau de la cachette où s'était réfugiée sa victime.
Comme paralysée par l'anesthésiant, Vera était incapable de bouger, fût-ce le petit orteil. Le yeux grands ouverts, elle voyait cette bouteille s'agiter à ses pieds. On aurait dit une vilaine petite soeur l'accusant injustement d'une bêtise.
(à suivre)
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Un ennemi de poids
dimanche 24 juin 2007
Un ennemi de poids (19)
Vera s'était réfugiée dans la petite cabine du fond du couloir, celle-là même où elle s'était réveillée ce matin avec une gueule de bois. Elle était complètement paniquée et se demandait comment se sortir de là. C'était bien pire qu'elle ne se l'était imaginée. Dire qu'il y a seulement quelques heures, son principal souci était de trouver comment expliquer à son mari qu'elle était partie en bateau avec un inconnu. Là, elle se retrouvait avec un problème bien plus sérieux à régler : il fallait qu'elle s'échappe d'un bateau perdu en pleine mer dont le capitaine était un boucher psychopate avec lequel elle venait de tromper son mari ! A la simple évocation des photos qu'elle avait trouvé dans le tiroir du bureau, ses hauts le coeur menacèrent de lui faire rendre le champagne qu'elle avait fini par accepter.
Il y avait bien un canot de sauvetage auto-gonflant, elle l'avait remarqué qui était attaché à côté de la bouée sur l'un des murs extérieurs du poste de navigation. Mais comment arriver jusque-là sans se faire remarquer de Daniel ? Elle l'entendait qui était occupé à ramer dans la salle de gymnastique, juste à côté. Quand bien même elle y arriverait et parviendrait à le détacher, le mettre à l'eau, le faire gonfler et monter à bord, comment s'en sortirait-elle ? Elle ne savait pas le moins du monde où ils se trouvaient. Elle pouvait très bien dériver des jours et mourir de faim, de soif, ou noyée avant que quelqu'un ne la retrouve. Si jamais on la retrouvait. Puis si Daniel remarquait sa disparition, il pouvait la poursuivre, la retrouver et alors le sort qui l'attendrait... Elle préférait ne pas y penser.
Elle ne pouvait pas non plus faire semblant de rien. Tout d'abord, elle serait incapable de le regarder à nouveau dans les yeux, le toucher ou pire encore, l'embrasser. Et elle ne pouvait pas non plus se permettre d'attendre qu'il se décide à faire d'elle sa prochaine victime. Il fallait qu'elle agisse. Et vite ! Elle n'aurait qu'une seule chance, il ne fallait pas la louper.
*
En sortant de sa douche, Daniel était tout guilleret. Il avait enfin trouvé sa Galatée. Il allait pouvoir faire d'elle la femme parfaite qui sera digne de lui. Elle avait déjà la peau douce et tendre. Ses yeux, son nez et sa bouche ne nécessitaient aucune retouche et ses seins ronds et pleins avaient un port royal. Il espérait pouvoir la sculpter sans avoir à faire appel à une intervention intrusive.
Pour visualiser son rêve, il s'assit à sa table de travail et décida de remanier le dessin qu'il avait fait d'elle la veille, chez sa mère, à la façon Rose Dewit Bukater dans Titanic. Mais lorsqu'il ouvrit le tiroir, quelque chose n'allait pas. Les objets avaient été déplacés. Cette petite garce était venue fouiller dans ses affaires ! Il allait désormais être plus compliqué d'utiliser la manière douce...
*
Le réveil marquait 5:12 quand le portable de Benedetti sonna. Il se réveilla en sursaut pour décrocher.
_ Benedetti, j'écoute.
Bill s'était assis sur son lit et regardait le jeune inspecteur écouter avec attention ce que l'autre lui racontait au bout du fil. D'un seul coup, toute fatigue disparut du visage de Guillaume et il bondit hors de son lit.
_ J'arrive tout de suite !
Puis, se retournant vers Bill :
_ Ils l'ont retrouvé ! Le bateau. Il est à quelques miles des côtes chypriotes. En route, ils nous attendent avec un hélico.
Il ne lui fallu pas dix minutes pour arriver sur le tarmac. Au moment de grimper avec l'équipe d'intervention armée, le capitaine se retourna vers Bill.
_ Désolé, pas de civil à bord.
Guillaume voulut intervenir pour qu'ils le laissent grimper, mais Bill lui fit non de la tête.
_ Vas-y vite, je reste ici, tu n'as pas besoin de moi là-bas. Tu sais où me trouver, de toute façon.
Et, ponctuant sa phrase d'un clin d'oeil qui signifiait que l'affaire était entendue, il se retira pour les laisser partir.
*
Vera respira un grand coup, pris son courage à deux mains et sortit de la cabine avec l'air le plus naturel possible sur le visage.
_ Aaahh... Messaline est réveillée, bonjour ma charmante princesse, fit-il en l'enlaçant pour l'embrasser dans le cou.
Vera fit de son mieux pour ne pas se raidir et se surprit elle-même en parvenant à lui répondre d'un baiser.
_ Bonjour, mon prince charmant. Tu as bien dormi ?
Il fallait qu'elle atteigne la cuisine...
_ Je dors toujours peu. Tiens, je nous ai préparé le petit déjeuner. C'est ce que j'appelle mon élixir de beauté : pommes, carottes, citron, oeuf et un peu de poudre de perlimpimpin, dit-il en tapotant le couvercle d'une grosse boîte cylindrique en plastique argenté portant la mention « Fat Killer ».
_ Mmmh ! Merci, ça a l'air délicieux, répondit Vera en regardant de travers le verre qu'il lui tendait. Ce qu'il contenait avait une couleur rose-orangé un peu étrange. Mais il fallait qu'elle gagne du temps et du terrain. Elle avala donc une gorgée et se retint de faire une grimace en déglutissant.
La nausée la prit par surprise et elle eut tout juste le temps de plonger vers l'évier pour ne pas en mettre partout.
_ Eh bien merci, ça fait plaisir ! Je te préparerai encore ton petit déjeuner... Attends, je vais te servir un verre d'eau.
Pendant qu'il lui tournait le dos pour trouver un verre dans l'armoire suspendue, Vera se saisit de ce dont elle avait besoin et le glissa dans la poche de son peignoir. Elle détestait cette sensation nauséeuse qui ne la quittait pas depuis deux jours, mais cela lui avait permi d'atteindre la cuisine de la façon la plus innocente qui soit, et c'était parfait comme ça.
Daniel se retourna et lui offrit un grand verre d'eau qu'elle avala d'une traite.
_ C'est vraiment dommage que tu aies mis ton joli nez là où il ne fallait pas.
Elle reçut cette remarque comme un coup de poing dans le ventre. Alors comme ça il savait ? Elle était perdue. Il fallait qu'elle agisse, elle glissa ses deux mains dans les poches de son peignoir.
_ De... de quoi veux-tu parler ? Je ne vois pas, je...
Elle commençait à avoir le tournis. Ah non ! Pas ça... Il fallait qu'elle reprenne le dessus sinon elle était perdue.
_ Je suppose que c'est hier soir quand tu es descendue après que je t'aie honorée pour la quatrième fois ? Enfin, ça n'a plus d'importance. Je voulais te coacher, faire de toi une reine de beauté à la force de mon amour. Je vais être obligé d'utiliser une méthode plus expéditive, puisque tu ne veux plus de moi.
_ Mais qui t'as dit que je ne voulais plus de toi ? C'est vrai, j'ai... vu ces photos, mais j'ai compris ton ... ton travail. Je... tu...
_ Tu ne te sens pas bien ? C'est probablement ce que j'ai mis dans ton verre d'eau. Finalement, c'est une aubaine que tu aies vomi ton verre d'elixir, car mélangé à ces aliments, l'anesthésique aurait certainement mis plus de temps à agir que dans un simple verre d'eau.
C'était donc ça ? Il ne lui restait que peu de temps, elle sentait ses jambes trembler. Rassemblant tout ce qui lui restait de force, de concentration et de courage, Vera sortit ce qu'elle cachait dans ses poches. Elle jeta au visage de Daniel le contenu de sa bouteille de parfum. C'était Minotaure de Paloma Picasso. L'instant d'après, elle y mit le feu avec l'allume-gaz dont elle venait de se saisir à côté de l'évier.
Daniel n'eut pas le temps de réagir. Il poussa un hurlement où se mêlaient la rage, la peur et la douleur et porta ses deux mains à son visage.
Pendant qu'il était occupé à vociférer, Vera se sentait partir. Il fallait qu'elle se cache et se mette hors de sa portée, car si cela ne le tuait pas, il ne fallait pas qu'il puisse la trouver. Elle se hissa à l'extérieur et, incapable de tenir debout, elle rampa jusque sous un banc, derrière des bouteilles de plongée.
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Un ennemi de poids
dimanche 17 juin 2007
Un ennemi de poids (18)
Finalement, ils n'avaient pas touché au repas et s'ils s'étaient servis de la table, ce n'était pas pour manger. Daniel ne pouvait se rassasier de son corps, il la caressait comme si ses mains pouvaient la sculpter, l'embrassait comme s'il pouvait la dévorer... Ils avaient fait l'amour quatre fois d'affilée, dans des positions dont Vera ne soupçonnait même pas l'existence, sur un matelas de coussins assemblés tel un salon marocain.
Alors qu'il s'était assoupis, Vera ne parvenait pas à trouver le sommeil. Elle avait touché le fond et sentait les larmes lui enserrer la gorge. Afin de ne pas réveiller son amant, elle se glissa doucement hors de ses bras, et descendit dans ce qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de salon et de bureau, pour laisser libre cours à son chagrin.
Là, assise nue sur un tabouret, elle se haïssait pour être aussi laide, elle se haïssait pour avoir trahit Guillaume, elle se haïssait d'être aussi bête. Que pouvait-elle faire maintenant ? Il fallait qu'elle dise à Daniel que leur liaison est impossible. Mais pourrait-elle un jour soutenir à nouveau le regard de son époux ? Elle serait incapable de lui cacher ce qui était arrivé, et lui ne pourrait pas la pardonner. Vera savait qu'elle ne pourrait se pardonner elle-même.
Afin de mettre de l'ordre dans ses idées, et de préparer ce qu'elle allait dire à Guillaume, elle décida de lui écrire une lettre. Elle ouvrit le premier tiroir du bureau pour y chercher du papier et un stylo. Elle se saisit d'un trousse en cuir noir et fit glisser la tirette. Mais elle ne contenait aucun matériel d'écriture. Au lieu de cela, elle y trouva des scalpels, seringues, écarteurs, aiguilles de sutures... Elle ne savait pas que Daniel était chirurgien. Mais après tout, que savait-elle de lui ? Piquée par la curiosité, elle continua de fouiller le tiroir. Il s'y trouvait un dossier en carton gris qui ne portait aucun titre. Lorsqu'elle l'ouvrit, ce qu'elle y découvrit l'horrifia tant qu'elle sursauta et le dossier lui échappa des mains, éparpillant tout son contenu par terre.
En tentant de les rammasser pour les remttre en place, elle eut un haut le coeur tant les images étaient insoutenables. Des corps d'hommes et de femmes mutilés, couverts de sutures tellement grossières que du sang s'en écoulait encore, et posant dans des positions suggestives carrément intolérables. Certains avaient même la bouche cousue. Il y avait là des dizaines de photographies, des dizaines de victimes. Dans ce dossier se trouvaient également des tas d'articles de presses et d'internet concernant les techniques de chirurgie plastique : liposuccion, réduction mammaire, pose d'anneaux gastriques...
Il fallait qu'elle remette tout en place avant qu'il ne se réveille. Alors qu'elle refermait le tiroir, elle l'entendit appeler dehors sur le pont.
_ Chérie ? Ma déesse, que fais-tu loin de moi ?
L'entendant se lever pour la rejoindre, elle se précipita vers l'évier pour faire semblant d'y boire.
_ J'arrive, j'avais juste un peu soif...
Sa voix tremblait. Elle espérait qu'il ne s'en apercevrait pas.
_ Hmmm... Tu sais que de voir ton corps ainsi dénudé me rends complètement fou ? Viens ici que je te mange !
Il avait descendu les quelques marches du petit escalier menant au pont et était venu se caler derrière elle, nu lui aussi, pressant sur ses fesses toute sa vigueur, empoignant son sein droit d'une main et faisant remonter l'autre délicatement entre ses cuisses.
_ Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as l'air toute tendue ?
_ Non, non, ce n'est rien... J'ai des frissons, c'est tout. Ca s'est un peu raffraîchit, non ?
_ Je m'en vais te réchauffer, moi, tu vas voir...
_ C'est pas que je n'en ai pas envie, mais je ne crois pas être encore en état. Il faut que je me repose un peu. Ca t'ennuie si je me couche dans un lit ?
_ OK, princesse, comme tu voudras. Fais comme chez toi. Moi, je suis en pleine forme, je vais me défouler un peu dans la salle de sport. Si tu me cherches, c'est la deuxième porte à gauche, après la salle de bain.
Elle se força à sourire lorsqu'il l'embrassa. Elle était terrorisée. Pour ne pas lui laisser le temps de percevoir son trouble, elle fit demi-tour et se dirigea d'un pas qu'elle voulait le plus naturel possible vers la petite cabine dans laquelle elle s'était réveillée le matin, tout au bout du couloir. Elle sentait son regard dans son dos.
_ Tu ne préfères pas la grande ?
Elle redoutait cette question. Elle se retourna avec un sourire gêné pour lui répondre.
_ Disons que je ne m'y sens pas vraiment chez moi. J'aurais un peu l'impression de dormir dans le lit de ta mère, c'est un peu embarrasant.
A ces mots, Daniel eut un petit tic nerveux sur le visage.
_ Comme tu voudras...
*
_ Quelle mouche la pique ? se demanda Daniel. D'abord elle est chaude comme la braise, puis d'un seul coup froide comme un glaçon. Je l'ai peut-être vraiment épuisée... C'est vrai que je me suis particulièrement illustré, ce soir.
Tout en ramant comme un fou sur son appareil, Daniel regardait défiler les miles sur l'écran numérique tout en se congratulant pour ses performances sexuelles. Rien qu'y repenser fit naître une nouvelle érection.
Après quarante-cinq minutes de rameur, il s'empara de ses haltères et se mit face au miroir. Son corps nu était luisant de sueur et cela soulignait le dessin parfait de ses muscles. Il aimait ce corps. Et même si les rondeurs de Vera l'avaient rendu fou, il était sûr qu'elle serait encore mille fois mieux avec un corps comme le sien. Il était sûr qu'elle comprendrait. Elle avait complètement craqué sur lui, comment pourrait-elle ne pas vouloir d'un corps pareil ? Puis il seraient tellement mieux assortis... C'est vrai qu'elle était une bête au lit et que ses formes avaient l'avantage d'être particulièrement sensuelles. Et il devait reconnaître qu'elle parvenait à se sublimer en s'habillant de façon appropriée. Mais ne formeraient-ils pas un merveilleux couple s'ils étaient moins différents ? Contrairement aux autres à qui il avait dû imposer un changement, il était persuadé qu'elle accepterait d'elle-même de faire les efforts nécessaires. Dès demain, il lui en parlerait et lui proposerait un programme intensif à base d'exercices physiques et d'un régime draconnien.
Il regarda sa montre et vit que ça faisait déjà deux heures qu'il était occupé. Il était temps de prendre une douche, de préparer l'itinéraire de demain et le petit déjeuner de la princesse...
*
Guillaume avait réservé une chambre avec lits jumeaux au Mercure Grimaldi, à deux pas de la Promenade des Anglais. Avant de se rendre au restaurant de l'hôtel, ils décidèrent d'aller prendre un douche. Il avait fait chaud aujourd'hui, et le stress de la situation les avait fait transpirer plus que de raison. Guillaume passa en premier. Pendant ce temps, Bill alluma la télévision. Cela faisait des années qu'il n'avait plus pu zapper. Il avait bien regardé des matches de foot dans des bistrots, mais c'était la première fois qu'il tenait une télécommande depuis qu'il était à la rue.
Quand ce fut son tour, il était plongé en plein « Qui veut gagner des millions » avec un Foucault qui avait bien vieilli depuis la dernière fois qu'il l'avait vu...
Dans la salle de bain, il ne put s'empêcher de récolter tous les savons miniatures, cotons-tiges, shampoing et autres rasoirs jetables mis gracieusement à leur disposition par l'hôtel. Cela lui permettrait de maintenir pendant quelques jours l'aspect humain qu'il avait récupéré aujourd'hui.
En retournant dans la chambre, il découvrit que Guillaume s'était endormi tout habillé, affalé en travers de son lit. Il lui ôta ses chaussures, l'installa confortablement et s'empara de la carte du service d'étage.
Lorsque le groom vint lui apporter sa commande, le candidat millionnaire en était à la douzième question et il ne lui restait plus aucun joker. La question était « Laquelle de ces grosses fortunes n'est pas classée dans le top 10 mondial établis par le magazine Forbes ? » Les quatres propositions étaient « A- Bill Gates, B- Lakshmi Mittal, C- Michael Dell et D- Bernard Arnault »
_ Facile, dit-il en allant ouvrir la porte.
Malgré les efforts que faisaient le garçon d'étage pour faire le moins de bruit possible, Guillaume se réveilla. Probablement à causes du fumet délicieux qui s'échappait des cloches posées sur la table roulante.
_ Désolé, Bill, je me suis endormi.
_ Pas grave, j'espère que vous aimerez ce que je vous ai commandé...
_ Et de quoi s'agit-il ?
_ Chèvre chaud, Tortillas mexicaine, brochettes de boeuf marinées, pommes de terre au four et salade de jeunes pousses à la pomme et au roquefort, énuméra fièrement le garçon d'étage. Bon appétit, messieurs !
Guillaume le raccompagna jusqu'à la porte et lui tendit un billet de cinq euros.
_ Je ne peux pas accepter, monsieur, c'est contre les principes de l'hôtels, mais je vous remercie.
Pendant ce temps, le candidat millionnaire avait décidé d'abandonner la partie, ne pouvant se décider entre Lakshmi Mittal et Bernard Arnault. Jean-Pierre Foucault lança alors un appel aux téléspectateurs pour permettre à l'un d'eux de remporter cinq mille euros. Bill se précipita sur le téléphone, mais Guillaume lui tendit son portable.
_ C'est un sms qu'il faut envoyer. Tenez, je vais le faire pour vous. Quelle est la bonne réponse ?
_ C'est C-Michael Dell.
Guillaume composa le message avec agilité sur le petit clavier de son appareil dernier cri, presque aussi mince qu'une carte de crédit.
_ Et voilà ! Cinquante centimes d'euros offerts à TF1... Faut bien qu'ils vivent ces pauvres gens ! Bon appétit, Albert. Et merci pour ce succulent repas, c'est exactement ce que j'aurais commandé.
Bill ne répondit pas, car il avait la bouche pleine, mais hocha de la tête pour lui signifier qu'il lui souhaitait la réciproque.
Le portable de Guillaume sonna. Numéro inconnu. Comme il attendait des nouvelles des autres, il décrocha. L'interlocuteur se présenta et Guillaume devint pâle comme un linge.
_ C'est... c'est une blague ? Vous vous foutez de moi ?
_ Qu'est-ce qui se passe ? Mauvaise nouvelle ?
_ Non, vous avez gagné... Vous avez gagné les cinq mille euros ! Quelles coordonnées puis-je leur donner ?
_ Donnez-leur les vôtres, je suis SDF, je vous le rappelle...
Tout excité, Guillaume épella consciencieusement ses coordonnées complètes, remercia dix fois l'opératrice et raccrocha.
_ Je n'en reviens pas, dit-il à l'attention de Bill. Je joue toutes les semaines à Euromillions, je ne gagne jamais rien, et vous, il suffit que vous envoyez un sms et vous gagnez cinq mille euros ! Vous êtes un sacré veinard !
Puis, se rendant compte que la personne qu'il avait en face de lui était probablement tout, sauf un veinard, il ajouta :
_ Euh, enfin, je veux dire, ça tombera vraiment à point, ça va peut-être vous permettre de repartir du bon pied et de retrouver une situation plus normale, qu'en dites-vous ?
_ Avec ça, je pourrais tenir un mois ou deux en payant un loyer et en faisant des courses... Mais après ça, si j'ai pas de boulot, c'est de nouveau la rue. Et c'est probablement ça le plus dur pour un gars comme moi : convaincre un employeur qu'on peut être quelqu'un de fiable.
_ Moi, je sais que vous êtes quelqu'un de fiable, et quelqu'un de bien. Que diriez-vous de travailler avec nous dans la police ? Je pourrais en toucher un mot au commissaire, on est en manque d'effectif en ce moment...
_ Mais il n'y a pas des concours à passer, et tout ça ?
_ Si, mais je suis sûr que vous les passerez haut-la-main, puis je pourrai vous aider.
_ Si vous pensez que c'est à ma portée, je serais ravis de travailler avec vous. La journée d'aujourd'hui m'a vraiment appris énormément sur le métier de flic, et je crois que j'adorerais ça.
_ C'est décidé, demain j'en parle à Rousseau, je suis sûr qu'il sera d'accord. En attendant, mangeons tant que c'est chaud, je meurs de faim.
(à suivre...)
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